Critiques

Memory Is Our Homeland

Jonathan Durand

par Samy Benammar

Sur une vieille photographie, on aperçoit des visages affaiblis dont les regards fixant l’objectif ont l’air de vouloir affirmer une présence que nul ne semble reconnaître. L’image est abimée par le temps et par l’oubli de l’espace où ce cliché a été pris : l’Afrique, refuge pour ces corps tremblant d’humanité que l’Histoire a tenté d’effacer. À la faveur de ce documentaire, Jonathan Durand retrace les pas de Polonais déportés en 1940 au moment de l’invasion de leur territoire par les Soviétiques alors alliés des Nazis. Mais le véritable point de départ de ce film plus que cette histoire est son absence dans les livres. Il est alors moins question des récits eux-mêmes que de leurs textures et de la fragilité des rares supports sur lesquels ils sont inscrits.

Entre la tapisserie vieillotte et le coussin « World’s Greatest Grandma », des lèvres émues tentent d’articuler des mots maladroits : « le plus dur, ce n’est pas d’en parler, c’est le silence qui rappelle que l’on a voulu faire oublier. »

C’est en 2014 que débute l’enquête du réalisateur qui se rend compte que la vie que lui conte sa grand-mère n’existe nulle part ailleurs que dans des conversations familiales, cercles fermés où les souvenirs eux aussi se font de plus en plus lacunaires. Partout, les traces sont dissimulées, présentes mais écartées par les versions officielles. Aujourd’hui rétablie, la situation de ces déportés reste méconnue, victime de plusieurs décennies de dissimulations diplomatiques. Le travail du film consiste alors à rassembler des éléments éparpillés : photographies, témoignages de proches (des grand-mères se disputant sur l’année de leur arrivée en Tanzanie), registres à l’encre usée. Et puis cette image enfin sortie des archives, un film de 1943, tourné devant l’hôpital du camp de réfugiés où la grand-mère du réalisateur, frappée par la malaria, a séjourné tant de fois.

Impudique, le parcours de Jonathan Durand vacille habilement entre personnel et collectif. Dans sa quête identitaire, le retour en Biélorussie n’essaie jamais d’occulter que, au-delà du travail documentaire, c’est d’un ressourcement personnel dont il est ici question. Cette ambivalence accorde au film une sensibilité et une justesse touchantes. D’une part, le travail d’enquête est remarquable et parvient à mettre à jour et discuter les enjeux d’une déportation très spécifique. D’autre part, les commentaires poétiques et la manière de filmer les espaces, les visages et les documents égratignés questionnent l’idée de mémoire en en faisant un enjeu aussi politique que sensible.

À l’écran, les textures s’entrechoquent comme les éléments d’une mémoire en ébullition : de la haute définition au 16mm en passant par le grain noir et blanc d’un sourire, les images deviennent des traces indicibles qui s’immiscent entre les faits pour rendre palpable ce regard curieux qui donne sa singularité au film. Parfois maladroit dans sa mise en scène, lourd dans ses entrevues trainantes, Memory Is Our Homeland, par sa sincérité sans faille, finit par convaincre, et ces égarements ne sont alors plus des erreurs mais les témoins cinématographiques d’une démarche aussi tâtonnante que les souvenirs qui l’habitent.

En retranscrivant un travail long et laborieux et en donnant autant d’importance aux informations précises qu’aux errances de la pensée, Jonathan Durand livre une fable, celle de la déterritorialisation, du rapport naïf et tendre qu’entretiennent ces vieilles dames avec la notion de chez soi.

Memory Is Our Homeland est un acte de résistance et de reconstruction, la voix d’un réalisateur dont l’histoire fragmentée se recompose en espaces, en paroles, en photographies effacées, en documents chiffonnés que les livres n’ont pas pris en note, qui sous les yeux du spectateur deviennent une mémoire instable et tranquille. Dernier acte d’un cheminement entre des traces à peine visibles que la caméra tente d’imprimer pour la première fois, non pas dans un livre mais sur l’écran.


9 octobre 2019
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