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Critiques

MÉTÉORS

Hubert Charuel et Claude Le Pape

par Charlotte Lehoux

Il y a, en France, une large bande de territoire qui traverse le pays de biais, du nord-est au sud-ouest. On la surnomme la « diagonale du vide ». Qu’on la considère comme péjorative ou morose, l’appellation est néanmoins largement employée pour désigner cette zone marquée par une faible densité de population, d’investissements publics, de possibilités d’emploi et d’accès à la culture. La diagonale du vide, c’est également le titre du court métrage de fin d’études d’Hubert Charuel. Autant dire que ce dernier était tout désigné pour camper son second long métrage, Météors(coréalisé avec Claude Le Pape), en Haute-Marne. Il représente la région comme des sables mouvants : ses personnages y sont embourbés, comme engloutis. Malgré une mise en scène trop effacée pour son bien, le film tient tout entier dans cette tension entre enlisement et élans de vie, et c’est là qu’il déploie ses plus belles promesses.

Mika (Paul Kircher) et Daniel (Idir Azougli) sont des amis de longue date, dont la complicité tient autant du refuge que de l’impasse. Inséparables, voire fusionnels, ils partagent le rêve de s’enfuir, de tout quitter pour la Réunion ; une quête presque paradigmatique tant l’ailleurs, depuis la Haute-Marne, peut paraître salvateur. Dès l’ouverture du film se manifeste le désœuvrement qui les unit et qui forme, tristement, la pierre angulaire de leur amitié. Beuveries, mauvais coups enfumés, Mika et Dan nous paraissent en stagnation totale, sinon déjà en chute libre. Pour réussir leur pari réunionnais, les jeunes hommes multiplieront les frasques (drôlement absurdes, d’ailleurs) jusqu’à s’engluer : aux prises avec la justice, ils sont appelés à comparaître dans six mois. D’ici là, ils devront changer. Mika réussira à tenir sa tête hors de l’eau, il cessera de boire et de fumer, alors que Dan nous paraîtra sombrer, s’enfoncer de plus belle dans ses dépendances multiples et ses délires enfantins.

La principale force du film réside dans sa capacité à exposer assez crûment, mais relativement subtilement, les mécanismes qui maintiennent les deux amis empêtrés dans une sorte de spirale infernale. La Haute-Marne, qui nous semble emmurée tant la quitter relève du rêve impossible, nous est montrée comme tueuse d’espérance, comme fatalité à subir. Le Burger King du coin et la déchetterie nucléaire qui hante la région offrent les seules possibilités d’emploi ; la pêche à la carpe dans le lac du Der et le bowling un peu miteux, les seules occasions de divertissement. Le travail est ici aliénant, il détruit les corps et atrophie les esprits. Le divertissement, lui, n’est qu’une excuse de plus pour consommer. À l’instar de cette diagonale du vide, qui est d’emblée définie par ce qu’elle n’est pas (peuplée, productive économiquement), les personnages du film sont définis socialement par ce qu’ils ne seront jamais (ambitieux, fonctionnels, responsables).

deux jeunes hommes heureux dans un appartement

Dans ces espaces raréfiés, la sociabilité exemplifiée par l’amitié des deux protagonistes apparaît alors comme un fragile (et traître) contrepoint au désespoir. Le film isole totalement et efficacement les deux amis, ne faisant aucune mention de liens familiaux. Presque aucune femme dans ce film d’ailleurs résolument masculin, qui s’affaire à déceler, en cette masculinité rurale, les déroutes et les failles. Salutaire et destructeur, le lien qui unit Mika à Dan est aussi complexe que crédible, touchant qu’inquiétant. Mais ce qui est providentiel dans cette amitié (les rires et les espoirs partagés) se trouve précarisé, sans cesse menacé par ce qui la mine de l’intérieur : l’ennui, la frustration, et surtout la dépendance, qui traverse le récit comme ligne de fuite et point de chute. C’est certainement là que Météors touche le plus juste ; dans cette vision de l’amitié qui s’articule alors entre attachement et dérive, entre solidarité et autodestruction.

Mais cette justesse se trouve (trop) régulièrement fragilisée par une mise en scène excessivement appliquée et convenue, dont la discrétion confine parfois à l’effacement. À force de ne pas vouloir se faire remarquer, la caméra finit par parfois neutraliser ce qu’elle filme, alors que la rugosité des situations appellerait plutôt un geste de cinéaste plus tranchant, plus risqué. Par moments, le film semble même céder à une forme d’esthétisation ordinaire de la précarité sans jamais complètement s’y abandonner, mais sans non plus parvenir à s’en extraire de manière satisfaisante. Les dialogues, eux, peinent à soutenir le poids des affects qu’ils sont censés porter, donnant à certaines scènes une tonalité creuse, presque illustrative. Et le récit s’emmêle dans l’abondance de ses propres idées, pourtant toutes intéressantes. Mentionnons par exemple la déchetterie nucléaire, qui fonctionne comme miroir d’une société incapable de composer avec ce qu’elle juge « inutile », et donne prise à un enjeu très concret de la ruralité française, mais qui demeure en fin de compte trop peu explorée et comme oubliée en cours de route.

Pourtant, malgré ces réserves, quelque chose persiste. Peut-être dans l’attention accordée aux visages, tantôt rieurs, tantôt dévastés, dans la durée laissée aux gestes, ou dans cette manière qu’a le film de ne jamais juger ses personnages. Météors reste à hauteur d’hommes, ces hommes empêtrés, abîmés, mais jamais entièrement réduits à leur condition, et c’est sans doute dans cet amour sincère, cette tendresse portée à ses personnages éclopés, que réside sa part la plus touchante et la plus vraie.


16 avril 2026