MILLE SECRETS MILLE DANGERS
Philippe Falardeau
par Mélopée B. Montminy
Être l’ami·e d’Alain Farah n’est pas une chose facile. C’est ce que confirme Mille secrets mille dangers, l’adaptation cinématographique signée Philippe Falardeau du roman à succès publié il y a à peine quatre ans. Une odyssée au cœur de l’anxiété ; une histoire de mariage où la peur anticipée d’une cérémonie gâchée s’avère le principal trouble-fête. Alors que prospère cette tendance de porter à l’écran une littérature fraîchement sortie de l’imprimerie, la création d’une œuvre à part entière s’avère un défi substantiel. Dans le cas du roman d’Alain Farah, un récit s’étalant sur 500 pages et dont l’architecture s’inspire de l’Ulysse de James Joyce – une suite de digressions s’écoulant l’espace d’une journée –, sa transposition à l’écran suppose le flair d’une opportunité et l’audace d’envisager de manière cinématographique ce dense morceau de littérature. La structure labyrinthique du roman de Farah, sa temporalité faite d’allers-retours et sa substance riche en tissus symboliques sont autant de contraintes qui forcent en quelque sorte une appropriation de la matière. Mais le chemin paradoxal de l’adaptation cinématographique est pavé d’embuscades.
De prime abord, le film reprend l’essence du récit de Farah. Alors qu’il se marie dans quelques heures, Alain (Neil Elias) est anxieux. Produit d’une enfance marquée par l’animosité entre ses parents d’origine libano-égyptienne, il est angoissé par l’idée d’un conflit entre ses géniteurs acrimonieusement divorcés. Tout comme les projets immobiliers fantasques de son cousin, ou la simple existence de ses voisins, un peu trop bruyants et sales ; tout le stresse. Le mal se loge dans ses entrailles, berceau d’une sourde souffrance due à une maladie chronique dont on lui a appris à taire le nom. C’est l’affliction et la honte – des tares qui, apparemment, oblitèrent même la joie de fêter ses noces dans un lieu aussi fastueux que la crypte de l’Oratoire Saint-Joseph.
Les représentations de mariages offrent souvent le contexte idéal pour une atmosphère tendue, tant les ingrédients sont généralement réunis pour que le décorum craque. On pense aux malaises et aux conflits familiaux dans Melancholia (Lars von Trier, 2011) ou Rachel Getting Married (Jonathan Demme, 2008) et on a envie de croire au potentiel cinématographique de Mille secrets mille dangers. Alors que, dans ces deux films, le passé n’est que suggéré ou évoqué, Falardeau choisit plutôt de montrer l’enfance de son protagoniste, de faire l’étalage des raisons qui expliqueraient sa propension à l’angoisse intestinale. Dès le départ, le rythme soutenu, qui suggère une certaine condensation de l’intrigue, installe une tension dramatique, mais le choix du cinéaste de rester fidèle aux flash-back qui structurent le roman charcute le potentiel anxiogène. En fait, les images d’Alain enfant dans la salle de bains, plutôt que de nous faire ressentir l’inflammation de ses viscères, n’offrent qu’un portrait psychologique. Pas exactement de quoi ressentir son angoisse. À cet effet, la musique de Martin Léon, mélodieuse, ne participe pas non plus à la création d’une ambiance qu’on voudrait parfois un soupçon plus menaçante.

Malgré son exploration de la maladie, le roman n’était pas sans humour et Falardeau a voulu prendre la balle au bond en misant sur ce ton. Dans Mille secrets mille dangers, c’est par les personnages périphériques que la drôlerie arrive, par petite dose. Le personnage de Wali Wali (Paul Ahmarani), dentiste aux propos réactionnaires, personnifie cet alliage particulier entre malaise identitaire et dérision. On pense aussi à Édouard/Dodi, le cousin pas fiable (incarné avec charisme par Hassan Mahbouba, un humoriste justement), typique acolyte qui demeure attachant même s’il enfile les mauvaises décisions. Et puis d’autres personnages secondaires instillent un brin d’humour, comme la mère d’Alain, volubile Yolande (Hiam Abou Chedid), ou la maîtresse de cérémonie émoustillée (Natalie Tannous). Par contre, alors qu’Alain lui-même a tout du typique névrosé égocentrique qui fait le charme de nombre de comédies, ce potentiel est à peine effleuré par le cinéaste. Dans le roman, c’est le flot de pensée introspectif qui rend le caractère obsessif du personnage attachant. De même, ce genre de personnage gagne à être exécrable si l’on s’amuse à grossir les traits de son obsession de soi. Hélas, le film n’a pas su faire autre chose que de chercher à témoigner de son angoisse et à l’enfermer dans le pathos de ses traumatismes. Le déficit de distance ironique dont fait preuve le cinéaste quant à ce personnage perfectionniste qui projette sur autrui sa honte devient alors un peu navrant.
Au-delà de la dimension humoristique, l’absence de distance quant au caractère égocentrique d’Alain fait en sorte que ses souvenirs d’adolescence semblent dénués de l’introspection qui justifiait leur soudaine apparition dans le flot des événements. On a du mal à saisir l’imbrication dans le récit d’une peine d’amour adolescente qui s’apparente un tantinet à un triste conte destiné aux célibataires involontaires. Sous les airs de bon gars que cherche à incarner Alain et son aversion pour les comportements de ses pairs masculins, on perçoit en filigrane le récit amer d’un jeune ado qui envie son rival, le beau parleur Baddredine (Farès Chaanebi) – Chaddredine pour les initié·e ·s. Qui plus est, sans la réflexion du narrateur sur son amourette adolescente, le fait que sa charge sentimentale prenne presque plus de place que celle entre les deux nouveaux mariés se justifie moins aisément. Comme dans le livre, le personnage de l’épouse, Virginie (Rose-Marie Perreault) est d’ailleurs assez unidimensionnel et peu approfondi. Une façon de se protéger du mauvais œil ? En fait, on ne connaît d’elle que ses fières racines shawiniganaises et sa patience, mise à l’épreuve – à l’instar de celle de Ruby (Joëlle Thouin), constamment les yeux au ciel. Filmée au ralenti dans sa robe blanche, Virginie s’apparente à un canevas. Alors que sa meilleure amie Myriam (Rose-Anne Déry) occupait davantage d’espace dans le roman – atteinte d’un cancer, elle était memento mori –, on a conservé le personnage en lui ôtant une bonne partie de sa substance. Elle préserve malgré tout une aura angélique et des attributs qui rappellent vaguement l’archétype de l’épouse décédée (dead wife trope). Finalement, une scène entre Virginie et Myriam semble avoir pour seule fonction que le film respecte le test de Bechdel. Ceci étant dit, il demeure intéressant que, pour une fois, ce soit des personnages blancs qui soient les moins bien esquissés.
On parle abondamment de fidélité lorsqu’il est question d’adaptation. Mais à quoi le cinéma devrait-il être fidèle? Philippe Falardeau l’a été à une histoire, ce qui n’était pas exactement l’élément le plus puissant du roman Mille secrets mille dangers. Le cinéaste a aussi fait honneur à ce Montréal, celui de la Sainte Trinité sphérique – Oratoire Saint-Joseph, Gibeau Orange Julep, Biosphère –, territoire de foisonnantes diasporas, tel qu’évoqué par l’auteur, immigrant de deuxième génération qui a appris la détestation de soi au détour du climat post-référendaire de 1995 et du ressac xénophobe suivant le 11 septembre. Falardeau a fait le choix de raconter une histoire, d’aborder l’anxiété, de représenter des identités ; c’est sans doute mission accomplie en ce qui le concerne. Ce faisant, il a osé transgresser le mystère, nommant cette condition médicale que Farah gardait secrète. Soucieux de ne laisser personne dans la pénombre, plus ou moins de secrets parvient-il à nous faire deviner, plus ou moins de dangers réussit-il à nous faire ressentir. Ce que le narrateur du roman insufflait en espièglerie, le cinéaste n’a pas réussi à tout à fait le transmettre, son film souffrant d’un problème de perspective qui ne nous invite pas au mariage dont on aurait rêvé, celui de l’autodérision et de la poésie.
26 septembre 2025



