Critiques

Miron : un homme revenu d’en dehors du monde

Simon Beaulieu

par Gilles Marsolais

Depuis son départ de l’Université de Montréal où il fut un brillant étudiant en cinéma, Simon Beaulieu a effectué un parcours sans faute dans la réalisation de documentaires, trop rares, axés sur des artistes québécois engagés. Ses films (Lemoyne, 2005; Godin, 2011) témoignent de sa propre découverte du Québec et de sa culture, d’une prise de conscience donc, et d’une réflexion qui s’affine au fil de ses recherches personnelles concernant le destin du peuple québécois. On ne peut qu’être sensible à l’authenticité de cette démarche.

Dans Miron : un homme revenu d’en dehors du monde, Simon Beaulieu focalise sur l’une des figures emblématiques de l’affirmation identitaire de ce peuple, le poète Gaston Miron qui, autant par ses actes que par ses écrits (dont L’Homme rapaillé), a su donner une direction à cette quête. À cet égard, l’évocation des manifestations monstres et des innombrables arrestations « musclées » des années 1960 et 1970 illustre le point de non-retour atteint dans cette prise de conscience collective. Mais, comme le précise le poète, aussi militant, cette quête n’implique pas de se battre contre quelqu’un ou quelque chose, mais plutôt le refus de s’autodétruire et de disparaître comme l’ont fait trop d’autres peuples au cours de l’histoire.

Constitué uniquement de documents d’archives, de chutes et d’extraits de films du répertoire québécois, et sans aucun commentaire explicatif en voix off qui viendrait alourdir son propos, ce film admirable atteint par moments à l’abstraction pure par la grâce combinée de la musique lancinante, des images parfois retravaillées jusqu’à la stylisation, et des poèmes martelés par Gaston Miron avec sa diction particulière, un peu gauche, qui incarne déjà elle-même ce double mouvement d’affirmation identitaire et de menace qui la guette. Sollicité à trois niveaux riches d’affects et d’information, le spectateur se surprend par moments à en privilégier un au détriment des deux autres. Défaut mineur, compensé par le montage dynamique effectué par René Roberge qui donne à cet essai cinématographique, « construit à la manière d’une mémoire en fragments » (communiqué de presse) une grâce et une ampleur qui le situent dans une classe à part.

Ce collage de 75 minutes évoque comme il se doit, mais avec pudeur, sans verser dans le misérabilisme, les durs labeurs dans les bois, dans les champs et dans les mines d’une main d’œuvre corvéable à volonté, mais aussi le travail des géants, de ceux qui, même analphabètes comme le père du poète, ont su prendre leur place et donner un visage à ce pays (encore rêvé) qu’est le Québec. À moins d’être bouché à l’émeri, le spectateur y perçoit les raisons d’une révolte collective et l’origine de cette prise de conscience magnifiée par Gaston Miron. Du même souffle, dans l’un de ces raccourcis dont il avait le secret, celui-ci précise que le fait d’être Italien, Français ou Grec renvoie clairement à une identité, contrairement au simple statut de francophones d’Amérique du Nord qui est dévolu aux Québécois.

Loin du triomphalisme, et en accord avec la pensée de Gaston Miron qui évoque « l’agonie que nous vivons (…) comme une menace permanente », Simon Beaulieu conclut son film sur une note de désespoir lucide qui pourrait servir d’ultime mise en garde pour le peuple québécois, suite aux deux échecs référendaires sur l’indépendance. Un tel projet ne se réalise pas par la pensée magique, et il suppose une attention de tous les instants. Lucidité partagée par Gaston Miron qui martèle en finale : « Je suis arrivé à ce qui commence ».

Ce film plaira pour ses qualités formelles, son rythme, le feeeling qu’il communique. Mais le spectateur qui ignore presque tout de l’histoire du Québec ne risque-t-il pas de rester imperméable à son contenu ? N’est-ce pas le cas de toute une génération qui a été flouée dans l’enseignement de l’histoire nationale ? Ne risque-telle pas de continuer à « faire tourner des ballons sur son nez » plutôt que de chercher à comprendre des enjeux qui lui échappent ? Quoi qu’il en soit, lucides ou désespérés, les Québécois se doivent d’échapper au cynisme ambiant, en misant malgré tout sur l’intelligence, comme le dit si bien Simon Beaulieu dans son film.

 

La bande-annonce de Miron : un homme revenu d’en dehors du monde


13 mars 2014