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Critiques

MON AMOUR, C’EST POUR LE RESTANT DE MES JOURS

André-Line Beauparlant

par Bruno Dequen

Depuis plus de 50 ans, Robert Morin est l’un de nos cinéastes les plus prolifiques et énigmatiques. Auteur d’une œuvre patentée, provocatrice et souvent à fleur de peau, qui n’a jamais cessé de naviguer entre les genres et les formats, l’éternel franc-tireur du cinéma québécois demeure un véritable paradoxe sur deux pattes. À la fois hypersensible et distant, humaniste et cynique, bourru et pince-sans-rire, le personnage Morin est devenu au fil des ans aussi reconnaissable et insaisissable que ses films. Même ses proches semblent partager cette impression. D’emblée, son amoureuse et complice André-Line Beauparlant affirme ainsi avoir voulu faire son film pour mieux comprendre son compagnon cinéaste. Dans la lignée de son œuvre documentaire courageuse sur la complexité des liens familiaux, qui se déploie depuis Trois princesses pour Roland (2001), Mon amour, c’est pour le restant de mes jours est un double (auto)portrait artistique et humain lucide et mémorable.

Pour aborder Robert Morin l’artiste, André-Line Beauparlant s’appuie sur deux types de matériel : des extraits de films, et une captation du tournage au long cours de Festin boréal. Brillamment montées et intégrées au reste du film par Stéphane Lafleur, les archives permettent de souligner la singularité explosive de l’œuvre de Morin pour les néophytes, tout en accueillant celles et ceux qui connaissent son cinéma en terrain connu. Beaucoup plus imprévisible, le tournage difficile du film en cours rappelle une vérité incontournable du documentaire : plus les choses se compliquent, meilleurs sont les films du réel. Et dire que Festin boréal n’a pas été une partie de plaisir est un euphémisme ! Des mois de tournage à jeter parce qu’aucun animal n’est venu se nourrir sur la carcasse de l’orignal transportée et préparée par Morin ; des piles qui gèlent ; des caméras qui ne fonctionnent pas ; des kilomètres de câbles à ajuster à la main ; des années qui passent… Rarement a-t-on vu d’aussi proche les (rares) joies et les (nombreux) défis d’une approche artisanale et exploratoire du cinéma. Pour André-Line la cinéaste, c’est du bonbon. Pour André-Line la compagne, ça l’est beaucoup moins. Plus le tournage s’éternise, plus la carapace faussement placide de Morin se fissure. À mesure que la colère et la déception prennent de l’ampleur, on reste bouche bée devant la persévérance à toute épreuve du cinéaste, et on se pose cette question qui taraude également la réalisatrice : qu’est-ce qui le motive à vouloir créer à ce point ?

Robert Morin dans la forêt de nuit

Il est impossible de répondre à cette question sans faire tomber les frontières artificielles entre l’artiste et l’homme. Or, derrière sa personnalité lumineuse et humble, la cinéaste est probablement aussi persévérante que son sujet. D’entrée de jeu, elle annonce sa méthode de travail : des entrevues relativement courtes, mais très, très nombreuses. Si Morin a souvent été un artiste de la confrontation, Beauparlant est plutôt partisane d’un calme effacé qui finit par venir à bout de toutes les résistances. Rassurez-vous, l’ours cinéaste demeure peu loquace. Mais plus le temps passe, plus il baisse sa garde et parle de ses peurs, de son rapport à la mort, de son tempérament dépressif qu’il soigne à grands coups de projets de cinéma.

Peu à peu, ce sont deux visions du monde et de la création qui se superposent. Chez Morin, la création est affaire de survie. Il s’agit d’être constamment dans le mouvement pour ne pas regarder l’abysse. Pour le meilleur ou pour le pire, le cinéma prend toute la place dans la vie de cet homme « un peu misanthrope », comme il se définit lui-même. En quelque sorte, c’est la mort qui guide la vie et l’œuvre de Morin. À l’inverse, André-Line Beauparlant ne cesse de se définir dans son rapport aux autres. Comme elle l’annonce dès les premiers plans du film, son cinéma « familial » est en quelque sorte une série d’autoportraits. Or, son œuvre présente une femme qui se consacre à l’écoute, constamment tournée vers l’autre, quitte à s’oublier parfois. À leur façon, ses films deviennent alors aussi auto-thérapeutiques que ceux de Morin. À la fuite en avant de l’un se substitue le besoin d’introspection de l’autre, en quelque sorte.

Lorsqu’elle intègre la célèbre affirmation d’indépendance de Mario qui va donner son titre à Ma vie, c’est pour le restant de mes jours (1980), la cinéaste souligne les parallèles inévitables entre la passion égocentrique du personnage pour ses cascades arrosées et celle de Morin pour le cinéma. Mais le détournement ultime du titre pour son propre documentaire rappelle qu’on ne vient pas de voir un film de Morin, et que ce dernier n’est plus tout à fait celui qu’il était en 1980. « Je le fais pour toi. C’est pas tellement que j’ai besoin de parler de moi. C’est un cadeau. Prends-le comme un cadeau. » À mi-chemin du film, lorsque Robert déclare cela à André-Line, cette dernière a déjà suffisamment affirmé sa vision du monde et de son couple pour qu’on reçoive ces paroles avec un sain recul. Il ne le dira jamais, mais Robert sait bien que sa vie ne tourne plus uniquement autour de ses films depuis son improbable rencontre avec une jeune femme aussi passionnée que lui au début des années 1990. Et André-Line, tout en le laissant parler, sait bien que son film est un cadeau mutuel. Après tout, leur vie, c’est un cinéma qui se fait à deux.


10 avril 2026