Critiques

Mon Roi

Maïwenn

par Céline Gobert

Ce sont les dynamiques viciées des cercles fermés qui fascinent avant tout Maïwenn, que ce soit la cellule familiale dans Pardonnez-moi, l’univers du show-biz à la française dans Le Bal des actrices ou la petite équipe de la Brigade de la protection des mineurs dans Polisse. Surtout lorsque ceux-ci se révèlent être des terrains propices aux pires crises de nerfs, traumatismes et autres règlements de compte chéris par la réalisatrice. Mon Roi n’échappe donc pas à la règle et présente des personnages refermés sur eux-mêmes: soit Tony, une avocate naïve (Emmanuelle Bercot) et Giorgio, un restaurateur immature et manipulateur (Vincent Cassel) engagés dans une histoire d’amour/haine pour le moins destructrice. Le film débute dans une clinique de rééducation où se trouve Tony après s’être brisé le genou, et avance à coup de flashbacks, suivant les bribes d’une relation/addiction amoureuse éparpillée sur dix années. Comme à l’accoutumée, Maïwenn carbure à l’histrionisme et au naturalisme, mais finit cette fois par confondre les deux. Dans sa volonté d’aller chercher un cinéma vérité à la Pialat ou Cassavetes, la cinéaste s’entête à filmer rires, larmes et cris, tout en multipliant le bavardage incessant et les dialogues théâtraux. Aimer, chez Maïwenn, veut dire pousser des hurlements devant des courses hippiques, tournoyer dans les bras de son bien aimé sur les toits de Paris – toujours en braillant, de rire, de bonheur, de plaisir, on ne sait trop, si ce n’est que si l’on aime, on doit vociférer, s’agiter, se faire du mal. Autrement, « on est mort », comme expliquera Giorgio, autoproclamé (à raison) « roi des connards ».

Finalement, qu’elle présente ses personnages au lit, en cuisine, dans une pharmacie ou tout simplement attablés à manger, chaque scène renferme en son sein un potentiel d’implosion et de souffrance masochiste, qui épuise véritablement le réel et son authenticité, chose que ne fait jamais par exemple le cinéma de Kechiche qui se réclame des mêmes influences sans pour autant passer la moindre posture à la moulinette hystérique (du moins, pas constamment). Maïwenn fait de l’amour (ou plutôt: ce qu’elle dépeint comme de l’amour, et que l’on peut aussi voir comme une banale variation sur le thème victime/bourreau, dominant/dominée) un véritable trou noir qui engloutit ses personnages, jusqu’à la moindre de leurs caractéristiques. Même le métier de juriste de la jeune femme ne sert qu’à faire écho au thème favori de la cinéaste, comme en témoigne notamment sa plaidoirie sur le sujet (ridicule) s’achevant sur un très sérieux: « Je vous le prédis, nous serons les vainqueurs » qui rappelle par ailleurs une autre réplique cannoise cuvée 2015, soit le « Les sceptiques seront confondus », lancée par une autre histrionique (la « Die » de Mommy, interprétée par Anne Dorval). Maïwenn, qui est repartie l’an passé avec le Prix d’interprétation pour son actrice, et Xavier Dolan, avec le Prix du jury, obéissent tous deux à un même désir – parler « des vrais gens »- avec une forte propension au symbolisme grossier et au plaisir narcissique.

Symbolisme grossier, notamment quand il est question de dépeindre la classe populaire. D’un côté, Dolan exacerbe le joual des banlieusards et les fait danser sur du Céline Dion; de l’autre, Maïwenn fait disserter ses jeunes sur la nature de leurs cheveux (font-ils trop «arabes» ou non?). Côté mise en scène, c’est encore la même subtilité. Chez Dolan, on élargit de ses mains le format de l’image afin de signifier la libération de l’opprimé. Chez Maïwenn, on déclame une psychologie de bas étage à la bourgeoise blessée: « Avoir mal au genou, le je-nous, est la difficulté à accepter un événement. » Plaisir narcissique, enfin, car tant Mon Roi que Mommy refusent tout contrepoint, toute possibilité de dialogue avec le spectateur et toute opinion qui ne viendrait pas conforter la thèse de leurs protagonistes respectifs – et donc, par extension, celle de leurs auteurs. Le duo/duel de Mon Roi avale tout, comme le faisait celui de Mommy, et sacrifie l’essentiel sur l’autel du jusqu’au-boutisme: incapable de prendre du recul sur ce qu’il raconte ou de proposer une perspective sur son récit, le film a l’arrogance de ses héros – persuadé d’avoir raison, immature, et sans nuance aucune.

La bande annonce de Mon Roi


24 avril 2016