Critiques

Moonlight

Barry Jenkins

par François Jardon-Gomez

« What I told you is what your grandparents tried to tell me : that this is your country, that this is your world, that this is your body, and you must find some way to live within the all of it. » Ces mots que Ta-Nehisi Coates, journaliste et auteur afro-américain, adresse à son fils dans son livre Between the World and Me, le réalisateur Barry Jenkins semble les avoir inscrits en creux de Moonlight. Ils témoignent des réalités difficiles auxquelles font face les jeunes Noirs dans l’Amérique contemporaine.

Moonlight, adapté de la pièce In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney, présente l’histoire de Chiron, déclinée en trois parties : « Little » (sur son enfance douloureuse), « Chiron » (sur son adolescence dangereuse) et « Black » (sur son âge adulte refoulé). Pris entre une mère accro au crack et des brutes à l’école, Little se lie avec Juan, le dealer du quartier qui deviendra une figure paternelle de substitution. Parallèlement, la vie de Chiron est marquée par des questionnements sur son identité, notamment sexuelle, au contact de Kevin, le seul camarade à revenir dans les trois parties du film.

Toute l’action se passe principalement dans les housing projects de Liberty City, quartier de Miami et lieu de naissance de Jenkins, ce qui participe du caractère autobiographique de l’œuvre. Or, ce lieu est historiquement et politiquement chargé : c’est notamment dans ce quartier que se sont produites les émeutes de Miami en 1980 – qui suivaient l’acquittement de quatre policiers blancs après la mort d’Arthur McDuffie. Ce contexte résonne puissamment, alors que nous sommes dans l’Amérique de Ferguson, de Baltimore, de Charlotte, une Amérique où on se tue encore pour rappeler que « black lives matter ». Moonlight s’appuie sur un sous-texte politique qui renvoie à cette inévitable bataille quotidienne que mènent les Noirs pour défendre leurs corps, pour reprendre la thèse de Coates.

Dans ses précédents films – son premier long-métrage Medicine for Melancholy, ses courts Chlorophyl ou encore Tall Enough –, Jenkins examinait le couple hétérosexuel sous toutes ses facettes avec une grande sensibilité. On retrouve cette même délicatesse dans Moonlight qui, cette fois, s’intéresse à l’homosexualité et aux représentations de la masculinité, de la virilité et de la vulnérabilité.

L’aspect le plus remarquable du travail de Jenkins est sa capacité à faire du neuf avec des éléments potentiellement éculés ou piégés (des thèmes dits « sérieux », le coming-of-age movie, le discours politique engagé), à créer des personnages complexes et profondément humains qui s’élèvent au-delà du cliché ou du stéréotype, à produire une œuvre qui combat les images que la société américaine projette sur les jeunes Noirs sans jamais être moralisante. Jenkins réussit notamment à contourner la représentation dominante de la sexualité des Noirs – qui renvoie habituellement à l’animalité brutale et puissante[1] – en érotisant les corps avec la plus grande retenue, au détour d’un gros plan sur un regard fuyant, un haussement de sourcils, des lèvres humectées ou encore une main qui se referme sur le sable pendant que des corps se découvrent.

Cette perpétuelle quête de définition de soi se remarque également dans l’utilisation récurrente du flou. Ici, la mise au foyer passe d’un personnage à l’autre à l’intérieur d’un même plan ; là, elle introduit et révèle le personnage qui avance vers l’écran. La mise en scène de Jenkins est à l’avenant : la caméra tournoie avec les personnages (ou autour d’eux), les accompagne par un travelling ou un panoramique pour les laisser se mouvoir dans le cadre. La récurrence des regards-caméra, dirigés à la fois vers Chiron qui confronte le monde environnant et vers le spectateur, ajoute à la puissance de l’ensemble. Le réalisateur développe une poétique des corps vibrants, des corps et des visages parlants ; ainsi, Moonlight pallie la difficulté qu’ont les exclus à se faire entendre par une société qui leur dérobe leur voix.

Jenkins propose ainsi une méditation lyrique sur l’affirmation de soi qui procède par touches impressionnistes, jouant sur les silences et les sous-entendus plutôt que sur l’explication limpide. Les fréquentes ellipses et ruptures produites par le montage jouent également sur la sobriété du film : certains éléments-clés du récit sont évoqués plutôt que montrés (la mort d’un personnages important entre deux parties du film, par exemple), ce qui permet d’éviter la surcharge émotive. En revanche, les scènes où l’émotion affleure ne sont que plus frappantes tant elles agissent comme des sursauts qui éclatent au-delà de la retenue dont font généralement preuve les personnages.

Mais tout ce travail ne serait rien sans l’empathie dont fait preuve Jenkins pour accompagner ses personnages. Moonlight est une œuvre qui émeut, qui vibre et qui se ressent – jusque dans l’humidité de la Floride qui colle les vêtements aux corps –, qui résiste aux carcans de l’arc narratif abjection/rédemption dans les relations entre les personnages, qui avance par flot d’expériences plutôt que par procédés narratifs mécaniques.

 


[1] Sur ce point, il faut lire l’extraordinaire article du critique américain Wesley  Morris, Why Pop Culture Just Can’t Deal with Black Sexuality, paru dans le New York Times en octobre dernier.

La bande annonce de Moonlight


7 décembre 2016