Critiques

My Salinger Year

Philippe Falardeau

par Cédric Laval

Que l’on ne s’y trompe pas : le dernier film de Philippe Falardeau, My Salinger Year, tourné à Montréal et programmé en ouverture de la Berlinale 2020, n’est pas un film sur l’un des écrivains américains les plus adulés du vingtième siècle, pas plus qu’il n’est nécessaire d’avoir lu L’Attrape-cœurs pour en apprécier l’histoire. Du reste, l’héroïne du film, Joanna (Margaret Qualley), pourtant étudiante en littérature, avoue n’avoir jamais lu une œuvre du maitre, alors qu’elle vient d’être engagée dans l’agence littéraire new yorkaise qui gère les droits de son œuvre, dirigée d’une main ferme par Margaret (Sigourney Weaver). Hormis les quelques généralités traditionnellement associées à l’œuvre de l’écrivain reclus, Joanna ne connaitra d’abord de Salinger que l’image renvoyée par ses nombreux fans, qui écrivent à leur idole dans l’illusion d’une réponse. C’est elle qui est chargée de rédiger des courriers préformatés, en fonction des lettres préalablement classifiées. À travers l’écho de ces voix qui la traversent, notamment celle d’un jeune homme (Théodore Pellerin) qui semble se confondre avec celle de Holden Caulfield, le protagoniste de L’Attrape-cœurs, Joanna en vient à se questionner sur ses ambitions littéraires, sur sa place dans le monde, et remet en jeu sa relation avec son petit ami californien, désormais lointain, pour se lancer dans une aventure amoureuse avec Don (Douglas Booth), un apprenti écrivain aux idéaux bien arrêtés. Loin du biopic, le film se rapproche donc plutôt du récit de formation, dans lequel une jeune femme emplie d’espoirs doit confronter ses aspirations au principe de réalité. Le matériau d’origine, les mémoires de Joanna Rakoff, adapté par Falardeau dans son scénario, pose un double défi : comment rendre en images une période clé de la vie d’un individu, quand la littérature offre un éventail de nuances psychologiques dont ne dispose pas forcément le médium visuel ? comment construire une dramaturgie complexe autour du point de vue d’un seul personnage, dont la candeur offre assez peu de prise ?

Le premier défi est relevé avec une certaine efficacité, aidé en cela par une direction artistique précise qui nous immerge en 1996 dans une bulle mi-réelle, mi-fantasmée (la directrice de l’agence, Margaret, est réfractaire à certains progrès technologiques, parmi lesquels l’ordinateur, et le décor dans lequel Joanna évolue a le charme suranné des reconstructions nostalgiques de la mémoire). Bien sûr, le spectateur montréalais doit parfois se faire violence pour ne pas jouer au jeu de la « reconnaissance spatiale » (tiens ! un petit bout de la Place d’Armes…), mais on finit par se laisser entrainer sans déplaisir dans ce New York réinventé, à mi-chemin entre bourgeoisie et bohème. La musique de Martin Léon, qui fait songer à celle de Yann Tiersen dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, renforce de manière inspirée la sensation de confort que l’on éprouve à évoluer dans cette bulle enchantée. Il est aussi réconfortant de suivre le cheminement d’une héroïne en quête d’un avenir glorieux, qui ne sacrifie pas pour autant sa bienveillance sur l’autel de son ambition. Le film dégage dans l’ensemble une certaine douceur, bien en phase avec l’empathie que Joanna manifeste à l’égard de tout ce(ux) qui l’entoure(nt).

Mais cette douceur ne va pas sans risques, et Falardeau ne peut relever parfaitement le deuxième défi qui se posait à l’écriture de son scénario. Contraint par la forme autobiographique du matériau d’origine, il est pris au piège du point de vue unique sur les événements, et la candeur du personnage principal se retourne contre le film. À l’image de Joanna, celui-ci manque cruellement d’aspérités, et l’interprétation de Margaret Qualley, toute en regards écarquillés et sourires maladroits, ne parvient pas à dégager suffisamment de mélancolie pour que l’on se passionne pour ses états d’âme d’écrivaine en devenir. Ses déboires sentimentaux, qui la font osciller entre Don et un ex-petit ami plutôt falot, constituent la partie la moins convaincante du film. Plus atypique (plus intéressante, donc…) est la relation amoureuse de sa patronne avec un collaborateur au destin dramatique, brillamment campé par Colm Feore, lors de ses trop rares apparitions à l’écran. Sigourney Weaver excelle aussi à laisser deviner les failles de son armure, dans la deuxième moitié du film, mais le resserrement de la narration autour de ce que sait Joanna nuit à leur exploration. De la même façon, l’écart déontologique que se permet Joanna en répondant de manière personnalisée à une fan en détresse ne donne lieu qu’à une confrontation sommaire, dont les conséquences sont à peine effleurées. Malgré l’intensité qu’on lui connait, Theodore Pellerin ne parvient pas davantage à faire exister son personnage, autrement que par des adresses forcées à la caméra, puis en s’insinuant dans la conscience de Joanna de manière artificielle. La figure même de Salinger, pourtant associée à une forme de rébellion et de retrait par rapport à la norme, s’incarne dans la voix et la silhouette d’un vieil homme débonnaire, vaguement paternel, qui guide Joanna sur le chemin qu’elle s’était déjà tracée. Tout est trop lisse, trop calme, pour permettre à la noirceur de donner du relief à cette quête initiatique. Dans le dernier tiers du film, l’attention du spectateur est attirée par le resserrement du plan sur une coquille typographique, dans une lettre de fan que relit l’héroïne : au lieu d’écrire « quite emotional », le personnage incarné par Théodore Pellerin a tapé « quiet emotional ». Cette coquille constitue la clé du caractère de Joanna, en même temps qu’elle trace la limite que le film n’ose jamais franchir : celle d’une émotion tranquille, qui s’épuise toute seule à force de ne jamais se mettre en danger…


5 mars 2021