NINA ROZA
Geneviève Dulude-De Celles
par Bruno Dequen
Envoyé malgré lui en Bulgarie, son pays d’origine avec lequel il a coupé tous les ponts depuis près de 30 ans, Mihail (Galin Stoev) arpente les rues d’un village. Alors qu’il passe devant une école, on aperçoit derrière la grille, l’espace d’un court instant, une jeune fille qui le regarde, avant de se fondre à nouveau dans un groupe. L’air de rien, Mihail poursuit son chemin, mais un malaise indéfinissable persiste. Comme si cette enfant avait su remarquer tout de suite qu’il n’était pas tout à fait à sa place dans cette rue. À moins qu’elle n’ait intuitivement compris qu’il était un imposteur. Après tout, Mihail se fait passer pour un journaliste. Étant donné la nature fugitive de la scène, impossible d’exclure non plus la possibilité que la jeune fille soit une projection mentale, comme un fantôme venu confronter notre protagoniste à un passé refoulé qui le hante. Nina Roza, le second long métrage de fiction de Geneviève Dulude-De Celles, n’est jamais aussi évocateur que dans ces gestes subtils de mise en scène qui transmettent le rapport au monde complexe et indicible de celles et ceux qui ont décidé de rompre avec leurs racines.
À l’image de son titre en miroir, qui reprend les prénoms d’une jeune prodige de la peinture et de la fille de Mihail, Nina Roza s’appuie sur deux trames narratives qui ne cessent de se faire écho. La première concerne une enquête dans le milieu de l’art contemporain. Commissaire établi à Montréal, Mihail est obligé de se rendre en Bulgarie afin de vérifier si Nina (interprétée par les sœurs jumelles Ekaterina et Sofia Stanina), une jeune villageoise de huit ans, est bien l’autrice d’une série de toiles qui suscitent l’enthousiasme en ligne. Au-delà de ce mandat professionnel, on comprend d’emblée que ce retour involontaire au pays sera l’occasion pour Mihail de faire le point sur sa vie, lui qui refuse de parler de sa terre natale avec sa propre fille. D’ailleurs, la jeune Nina et son avenir encore incertain aux mains d’adultes qui lui veulent – peut-être – du bien ne cessent de renvoyer le commissaire à son propre bilan tourmenté et mystérieux de père.

Alors que nombre d’œuvres récentes se réjouissent de brosser un portrait cinglant et caricatural du monde de l’art, Nina Roza se distingue par sa juste ambivalence, à l’image du regard porté sur la marchande d’art italienne qui s’est immédiatement emparée des premiers tableaux de la jeune fille. Bien qu’elle soit décrite par Nina comme une sorcière, elle n’est pas la Cruella annoncée. Sincèrement intéressée par le potentiel de Nina, elle cherche avant tout à lui permettre de déployer son talent dans ce qu’elle pense être le meilleur environnement possible. La bienveillance de Geneviève Dulude-De Celles ne l’empêche toutefois pas d’aborder les inévitables paradoxes et biais (in)conscients qui affectent ce micromilieu spéculatif. Outre le fait que personne n’est véritablement à l’écoute de la principale intéressée, une séance photo dans laquelle Nina est forcée de poser en costume folklorique bulgare surligne l’instrumentalisation à venir du génie « qui utilise des pigments de couleur du terroir ». Étant donné que l’enquête s’avère être une piste qui se résout assez facilement, et que Nina démontre une assurance et une maturité précoce qui ne font aucun doute, l’enjeu essentiel du film tourne autour du parcours intérieur de Mihail et de l’impact que sa rencontre avec Nina aura sur lui.
La caméra, constamment accrochée au visage marqué par les années de Galin Stoev (dans son premier rôle à l’écran), adopte ainsi presque constamment le point de vue de Mihail. Photogénique, Stoev est souvent contraint à évoquer beaucoup avec peu, à l’image des nombreux plans sur son personnage regardant silencieusement l’horizon en fumant de façon méditative. À force de privilégier le non-dit et l’absence de résolution toute faite, la cinéaste peine quelque peu à libérer son film des tropes convenus sur lesquels son récit et sa mise en scène s’appuient. Remarquable de maîtrise et de précision, la réalisation n’en laisse pas moins trop souvent l’impression d’un certain académisme, d’un énième travail bien fait et sensible sur un homme mûr tourmenté par un passé qui sera suggéré sans jamais être véritablement confronté. Cette impression est renforcée par le regard qui est porté sur une réalité bulgare à peine effleurée et qui semble n’exister que sous deux formes : celle d’un pays d’Europe de l’Est générique (malgré un souci du détail, le film pourrait se situer en Roumanie sans que cela change profondément quoi que ce soit), ou celle d’un fantasme intemporel (malgré sa nature semi-documentaire), où l’on fête comme dans les années 1940. Certes, ces choix sont justifiés par le fait que la cinéaste ne propose pas un film sur la Bulgarie, mais vise avant tout à offrir un récit de nature universelle sur le poids de la migration et les choix que les adultes font pour leurs enfants. Et si le parallèle entre Nina et Roza est très appuyé, les scènes entre un Mihail pétri de doutes et une Nina si forte de convictions profondes sont superbement écrites et interprétées.
Cela dit, l’universel n’est jamais aussi transfigurateur que lorsqu’il est ancré dans une spécificité palpable. À la fois ambitieux et prudent, Nina Roza est aussi indécis que son protagoniste. Tourné en grande partie lors de la fameuse heure dorée privilégiée par les apôtres du réalisme magique, le film titille également à de multiples reprises l’idée que son univers est peut-être un espace mental, sans faire tout à fait le saut. À l’instar de la scène de l’école, le film regorge néanmoins de petits moments de mystérieuse instabilité mémorables, de la scène d’ouverture lors de laquelle une jeune femme quitte tranquillement une fête, comme si elle n’avait jamais fait partie de ce monde, à ces nombreux instants fugaces où l’on ressent presque physiquement le malaise existentiel de Mihail, perpétuel étranger aux autres et à lui-même. Dans ces instants, Geneviève Dulude-De Celles rappelle qu’elle sait comme nulle autre observer avec empathie et acuité les êtres qui cherchent leur place dans le monde.
24 avril 2026



