Critiques

Nomadland

Chloé Zhao

par Céline Gobert

« America is a poem in our eyes », écrivait le poète Ralph Waldo Emerson au milieu du XIXe siècle, associant territoire américain et poésie. Elle était déjà là, cette Amérique fantasmée, terre de tous les possibles et de toutes les libertés, et qui, magnifiée au fil du temps et de ses représentations, est allée jusqu’à définir une géographie et un imaginaire uniques où se côtoient cowboys, rêves, conquêtes, et vastes étendues aux horizons orangés et lumineux. C’est à la source de ce mythe que s’abreuve Chloé Zhao (Songs My Brothers Taught Me, The Rider) pour narrer l’histoire de la sexagénaire Fern (Frances McDormand), une nomade par choix, qui, après avoir perdu boulot et mari, se met à sillonner les routes de l’Ouest américain, plus libre que jamais dans sa van aménagée (féminisée par Fern elle-même). À l’instar d’Emerson, Zhao lie le territoire américain à sa dimension poétique, ce qui lui permet – au-delà de réfléchir aux traces qu’a laissées cette glorieuse utopie dans l’actuelle Amérique du chômage et des trajectoires brisées – d’effectuer un retour à la dimension purement émotionnelle du mythe.

On pourra toujours arguer que Zhao use du langage poétique (beautés, sonorités et lyrisme) pour toucher facilement le spectateur, mais c’est pourtant cette quête qui sert de point d’ancrage à son récit basé sur le récent ouvrage journalistique Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century de Jessica Bruder, et qui permet au film d’offrir ce que l’on attend spécifiquement de la poésie : de l’émotion. Celle-ci naît le plus souvent du personnage-témoin qu’est Fern et du regard qu’elle pose sur les témoignages authentiques de nomades croisés sur la route (Zhao se pose ici en portraitiste, tandis que Fern, son héroïne, agit comme un révélateur), ce qui permet à la cinéaste de propulser Nomadland beaucoup plus loin que sa vérité documentaire. Le film se joue ainsi à un double niveau : celui des origines et celui des résonances avec le présent. Dans sa manière d’apposer un passé révolu et une expérience sensible vécue au présent (visuelle, sonore, voire immersive avec son utilisation d’objectifs grand angle, à courte focale), Zhao ressuscite non seulement le mythe des livres d’histoire, mais elle le ramène aussi à hauteur d’humains (se parler, s’entraider) le faisant résonner comme jamais dans notre contemporanéité, gangrénée par les géants du virtuel (ici Amazon), et condamnée au huis clos depuis plusieurs mois.

Oui, Nomadland est un film merveilleux mais s’il a tant fait l’effet d’une bombe émotionnelle dans le cœur des spectateurs et à travers les festivals (dont la Mostra de Venise où il a remporté le Lion d’Or), c’est peut-être justement parce qu’il nous renvoie à nos espaces présentement limités, à notre confinement, parce qu’il nous force à replonger dans nos fantasmes de liberté et, en filigrane, à revenir aux mythes abîmés, à ces grands espaces sur lesquels on a bâti des siècles de récits et de rêves, de Jack Kerouac à John Ford, jusqu’à Christopher McCandless. À l’instar des pionniers d’antan, ceux que l’on croise « down the road » ont en commun une même volonté de conquérir non seulement le territoire mais aussi leur propre destinée, qu’importe si comme Fern, ils travaillent chez « l’ennemi » pour survivre. La revendication mise de l’avant par Nomadland n’est pas d’être anticapitaliste (ou à peine), mais bien de se réapproprier sa vie, d’en faire ce que l’on souhaite, de se réclamer d’une existence qui donne à ce geste de liberté un souffle, une raison d’avancer, en opposition à tout ce qui contraint, réduit, enferme. Son cinéma ne revendique rien d’autre que la liberté des êtres. Cette urgence de vivre libre (vite, vite, profiter de tout avant de mourir), elle se trouve d’abord et avant tout en soi, et non pas à l’extérieur de soi, elle est intime et personnelle par essence, comme elle l’est pour chacun des nomades du film. La difficulté est d’abord d’assumer cette liberté aux yeux des autres (comme doit le faire Fern face à sa sœur), ainsi que la solitude qui l’accompagne, et, ensuite, de faire coexister celle-ci avec l’impitoyable société d’aujourd’hui.

Ce n’est pas la première fois que la réalisatrice fait ainsi jaillir d’un cadre naturel cette idée d’échappée libre ; cette dichotomie entre fuite et ancrage. Car, de son point de vue, la terre qui donne et qui promet est la même qui retient et qui enchaîne. Repensons au dilemme du jeune homme dans Songs My Brothers Taught Me qui rêve d’abandonner sa réserve indienne de Pine Ridge pour rejoindre sa copine à Los Angeles, quitte à blesser sa sœur. Ou encore à cet ancien champion de rodéo qui, dans The Rider, choisit de laisser derrière lui ses rêves et ses idéaux à la John Wayne. De la même manière, Fern s’inscrit dans le sillage de tous les anti-héros de Zhao : elle n’obéit à rien d’autre qu’à une impulsion, totale, suprême, de liberté.

 


16 avril 2021