Critiques

Notre petite soeur

Hirokazu Kore-eda

par Ariel Esteban Cayer

Adapté de Kamakura Diary d’Akimi Yoshida, Notre petite sœur dévoile un Kore-eda plus souple et léger qu’à l’accoutumée, troquant ici le point de vue du père pour celui qu’offrent quatre sœurs et l’univers foncièrement féminin du josei (« manga pour femmes »).

Alors qu’elles vivent ensemble sous le toit d’une immense maison traditionnelle léguée par leur grand-mère, Sachi, Yoshino et Chika Kōda apprennent la mort de leur père qu’elles n’ont pas vu depuis plus d’une décennie. Elles se rendent tout de même aux funérailles de celui-ci pour y découvrir une demi sœur de 14 ans quelque peu laissée-pour-compte par leur belle-mère. Plutôt que de repousser ce douloureux rappel d’un adultère passé et de la dissolution de leur famille qui en a résulté, elles accueillent la jeune fille à bras ouverts dans leur demeure qui, remarquent-elles non sans fierté, ressemble de plus en plus à un chaleureux dortoir pour filles.

Comme Ozu avant lui, Kore-eda est un cinéaste de son temps. Il est évident, ici, comme dans ses autres films, qu’il s’intéresse moins à l’unité familiale traditionnelle qu’à ce qui la façonne, la fragilise ou la transforme à travers les générations, bien au-delà des traditions. De l’abandon tragique de Nobody Knows au divorce d’Après la tempête, en passant par le malencontreux échange de poupons à même leurs berceaux dans Tel père, tel fils, Kore-eda est passé maître dans l’art d’aborder les questions générationnelles sous toutes leurs facettes, et il le fait de manière constamment renouvelée.

Si, dans ce nouvel opus, la sensibilité habituelle du cinéaste peut sembler un tantinet édulcorée, c’est par simple souci d’adaptation. Kore-eda est guidé ici moins par de grands enjeux dramatiques que par la structure épisodique, intimiste et occasionnellement comique que propose le manga original. Même s’il serait tentant de considérer Notre petite sœur comme une œuvre mineure, il nous semble plus utile de la qualifier d’infinitésimaliste (pour emprunter un terme à Jean-Philippe Toussaint), d’œuvre qui accumule sciemment les détails, aussi banals et infimes soient-ils. Kore-eda joue magistralement de la tranche de vie – de ces lieux franchis tous les jours, de petits tics de personnalité ou de moments partagés autour de la table – pour finalement dresser le portrait, aussi cristallin qu’anecdotique, d’une famille de sœurs (a)typiquement japonaise.

L’amour de la nourriture et du lieu (la magnifique ville portuaire de Kamakura) est essentiel à la conception du lien familial que Kore-eda et Yoshida mettent de l’avant. Les carottes et le daikon de Still Walking sont remplacés ici par la bouffée de nostalgie qu’offre le curry aux fruits de mer de grand-maman ; par les petits aiglefins fraîchement pêchés qu’on ne peut manger frais qu’à Kamakura ; par les maquereaux frits du restaurant du coin ou par l’umeshu (liqueur de prune) qui macère lentement sous le plancher de la résidence familiale. Autour de ces mets, une relation entre le passé et le présent opère devant nos yeux. Plus qu’un savoir-faire qui se transmet d’une femme à une autre, les plats deviennent les symboles d’une vie partagée, d’un lien unique. De plus, entre le plus fragile et minuscule des poissons, et ce puissant alcool aromatique concocté patiemment à partir des prunes de la cour arrière, Kore-eda trouve le ton de Notre petite sœur : fragile, mais croquant, sucré tout en étant acidulé.

Suite à la magnitude du conflit entre familles représenté dans Tel père, tel fils, le contraste ne peut certes qu’être frappant. Les deux œuvres s’avèrent toutefois immensément complémentaires. Si l’une traitait de filiation et de la tentative d’un père de résoudre agressivement un quiproquo familial (pour finalement reconnaitre l’erreur de son comportement), Notre petite sœur dévoile par son accumulation d’apparentes banalités ce qui se transmet très concrètement entre mères, filles et sœurs : une façon d’être et de vivre. Kore-eda relègue les hommes à l’arrière-plan, les cantonnant dans des rôles d’amants ou de pères adultères. Le « manque » de conflit, comme l’absence d’hommes dans le décor, devient ainsi démonstratif. Rompre avec les erreurs du passé s’avère une affaire de résilience féminine, une quête intérieure et personnelle, comblée par un geste de solidarité d’une sœur à une autre. Un non-événement, diront certains, qui laisse néanmoins place à l’une des plus belles familles reconstituées du cinéma de Kore-eda.

La bande annonce de Notre petite soeur


17 août 2016