Critiques

Nuestro tiempo

Carlos Reygadas

par Carlos Solano

À l’horizon des paysages de Carlos Reygadas, une tempête se profile toujours. Dans Lumière Silencieuse (2007), à force de condenser trop d’affects et de souffrance, elle n’avait d’autre issue que d’éclater, pavant la voie au châtiment ou aux fautes morales à réparer. Mieux que nul autre, Reygadas nous rappelait déjà dans ce film que le cinéma contemporain avait encore beaucoup de choses à apprendre de Dreyer et, en particulier, de Ordet (1955). Un rapport au sacré qui, au fond, signifiait la configuration d’une nouvelle croyance – d’une dévotion, presque – en l’image.

Dans un ordre d’idées similaire, la tempête qui ouvrait Post Tenebras Lux (2012) s’offrait à nous comme un spectacle visuel distancié ; menaçante et inscrite dans le paysage, elle suggérait l’horizon de violence sur lequel se dessine le Mexique contemporain.

Six ans plus tard, purgé de la spiritualité et des excès de brutalité qui ont forgé son style, Reygadas revient avec Nuestro Tiempo (Notre temps) : ici, la tempête n’a aucune raison de s’arrêter. Elle s’enracine dans la jalousie montante de Juan, un père de famille (interprété par Reygadas lui-même) propriétaire d’un ranch au cœur du Mexique, responsable et témoin impuissant du lent effondrement de son couple.

La séquence d’ouverture de Nuestro Tiempo complète celle de Post Tenebras Lux : les enfants ont grandi, ils identifient le monde, ils savent désormais le nommer. Cependant, un avenir imbibé de saleté les attend : la naissance de l’amour se fait dans la crasse, la découverte du sexe dans la boue. Avec eux, la peau se révèle à nous comme rarement, elle ne fait qu’appeler les cicatrices, scrutée jusqu’au moindre détail, lisse jusqu’à l’impossible. Est-ce tout ? Non. Obsession oblige, une question (de cinéaste) persiste : que dissimule un corps ? Y a-t-il encore quelque chose à discerner au-delà de la peau ou de sa simple apparence ? On peut, par exemple, l’éventrer pour y voir mieux. Un cheval étripé par la furie d’un taureau prouve que l’intérieur du corps renvoie toujours à l’insoutenable. Dans sa voiture, alors qu’elle vient (peut-être, le doute plane) d’avoir un rapport sexuel, le personnage d’Esther, la femme de l’éleveur (et du cinéaste) observe sa bague de mariage : la banalité du plan est soudainement déportée du côté de l’improbable puisque la caméra nous transporte dans l’engrenage interne de la voiture. Pour Reygadas, la surface des choses n’a d’intérêt qu’à être percée. De l’immensité des paysages de Tlaxcala à l’intimité du couple, tout le film ne tient qu’à décrire un mouvement vers l’avant.

Mais aller jusqu’au fond des choses ne signifie pas, dans Nuestro Tiempo, pénétrer jusqu’au bout des sentiments. Reygadas triomphe et rayonne dans son rapport à la physicalité du monde ; inversement, le film n’atteint pas la profondeur psychologique qu’on attendait d’un personnage devenu fou. À force d’être verbalisés, les dilemmes et contradictions du couple verrouillent la possibilité de libérer la mise en scène ; sur-écrits et ficelés, les dialogues de Nuestro Tiempo ne parviennent pas à restituer l’intensité dramatique par un travail de montage. L’absence de contrepoint, d’un son ou d’un simple geste qui viendraient provisoirement contredire ou nuancer ce drame embourgeoisé, sonne comme l’aveu d’un échec ou révèle, plus tristement, une ambition de consensus. On est loin des derniers films de Philippe Garrel qui possèdent, par exemple, l’audace d’affirmer que la jalousie apparaît là où on ne l’attend pas ; irrationnellement, elle nous tombe dessus ; d’un seul coup, un personnage se lève et part en courant, « convaincu » de l’infidélité de son partenaire. Eloge de la déraison.

Mais Reygadas n’est pas Garrel : recyclé symboliquement en taureau (la métaphore virile est un peu courte), le personnage du père ne dépasse que très rarement le statut d’archétype. Figure d’une seule pièce, dominant (sous couvert d’envolée lyrique, la métaphore du contrôle de l’univers depuis le ciel est douteuse), rien n’invite, dans Nuestro Tiempo, à s’attacher à Juan. Ramenant sans cesse son personnage à cette image du male qui se bat pour préserver son territoire, Reygadas montre son impuissance à traiter le délire de masculinité dans ce qu’il peut avoir de formellement intéressant. À force de nous obliger à voir dans un troupeau de taureaux un évident primitivisme viril, le film ressasse inlassablement la même obsession et ne laisse pas de place au spectateur pour se perdre dans l’irréprochable beauté plastique d’un univers qui aura tourné en rond.


1 juillet 2019
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