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Critiques

OBSESSION

Curry Barker

par Céline Gobert

Au cinéma, jeter un sort ou faire un vœu débouche inévitablement sur des déceptions, des tourments, voire un aller simple en enfer : obtenir l’amour, la revanche ou le pouvoir sans passer par l’épreuve du réel ne reste jamais sans conséquence. L’horreur a notamment été friande de ces contes noirs du type « Fais attention à ce que tu souhaites » qui, de The Craft (1996) à The Box (2009) en passant par Wishmaster (1997), préviennent de la dangerosité des désirs trop ardents et trop viscéraux, en s’amusant à retourner avec sadisme le souhait du personnage principal contre lui-même. Pour le grand plaisir du public, bien sûr, qui finit lui aussi par apprendre, entre le sang et le cauchemar grotesque déclenché, une leçon morale à ne pas oublier : tous les vœux ne sont pas faits pour être exaucés. Par son One Wish Willow, petit objet magique qu’il suffit à Bear (Michael Johnston) de briser en deux pour que son vœu — voir sa collègue Nikki (Inde Navarrette) « l’aimer plus que tout au monde » — se réalise, Obsession s’inscrit avec une certaine volonté de jusqu’au-boutisme totalement assumée dans cette tradition de récits horrifiques. Sauf que, cette fois, le sortilège accomplit moins un rêve qu’il ne met à nu la violence cachée d’un désir.

Comme Kane Parsons, passé de la série web The Backrooms à un long métrage produit par A24, ou les frères Philippou, dont l’énergie de vidéastes électrise la brutalité de Talk to Me (2022), Curry Barker appartient à une génération pour laquelle l’horreur indépendante s’est faite sur YouTube, et donc se montre rompue à l’efficacité : il faut choquer, capter l’attention, et la garder. Remarqué avec le fauché Milk & Serial (2024), devenu viral après sa diffusion gratuite, le jeune réalisateur transpose dans Obsession cette grammaire de l’impact immédiat : peu de lieux, un concept ultrasimple, des scènes-chocs. Il part ainsi d’une prémisse presque enfantine puis avance par secousses de plus en plus violentes, flirtant avec la même esthétique de la cruauté que l’on trouve chez les frères Philippou. Le film devient profondément dérangeant dès lors que le vœu ne contourne plus seulement le réel, mais abolit le consentement de celle qui en devient l’objet. La trouvaille la plus brillante (et glaçante) du film est d’accorder à Nikki des sursauts de lucidité, des éclairs de panique, une partie d’elle résistant encore à l’intérieur du sort. C’est par ces fissures que le malaise s’engouffre. Certaines scènes, notamment les scènes d’intimité, sont d’une noirceur insoutenable : ce que les apparences et les codes de la romance pourraient présenter comme une révélation amoureuse apparaît soudain pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une dépossession, une agression. Barker nous force à relire tout l’imaginaire de la comédie romantique — l’intensité, la passion, l’abandon, la fusion — à travers une structure d’emprise. Ce qui ressemble à de l’amour n’en est plus, puisque le choix a été retiré en amont. Plus Nikki devient envahissante, « folle » vue par l’entourage et de l’extérieur, plus l’inconfort augmente. La caricature de la petite copine colérique et contrôlante, qui aurait pu pousser le film du côté de la farce noire, tourne au vinaigre puis au monstrueux : on ne peut plus rire tout à fait de l’excès, dès lors qu’il est le symptôme d’une violence initiale.

silhouette nocturne devant entrée de maison

Barker enferme ainsi ses deux personnages dans une logique perverse où chacun devient, à sa manière, le bourreau et la victime de l’autre. Pour Bear, aimer revient à posséder, à disposer de l’autre, à le remodeler selon son besoin. Pour Nikki, être aimée signifie être piégée, poussée vers une détresse de plus en plus brutale, contre elle-même comme contre lui. Le film déroule alors deux cauchemars en parallèle : celui d’une emprise impossible à abandonner, et celui d’une conscience incapable de s’en défaire.

C’est là que la métaphore de la relation toxique s’impose avec le plus d’évidence. La romance est viciée dès son origine, parce qu’elle repose d’emblée sur une fraude. Pour l’exposer, la mise en scène s’appuie beaucoup sur un body horror tragique, où le corps féminin est totalement assailli, incapable de fonctionner. Les gestes de Nikki, sa voix, sa sexualité, ses réactions ne lui appartiennent plus. Sa chair devient le lieu où s’affrontent le sort qu’on lui a jeté, le désir de Bear et sa propre conscience désespérée. Le dispositif a sa force, mais aussi ses angles morts. Dans ce contexte très axé sur le corps et le choc, les interactions entre les personnages paraissent souvent manquer d’épaisseur, comme si le film, constamment pressé d’atteindre son prochain point de rupture, ne prenait pas toujours le temps de construire les liens humains, de faire exister leurs zones plus profondes et plus réalistes. Barker sait peut-être comment tout mener tambour battant, comment faire rouler sa machine d’efficacité noire, mais ses personnages se révèlent parfois superficiels, coincés à la surface des concepts forts déployés. Malgré tout, le film tord brillamment la formule classique du « Fais attention à ce que tu souhaites » : ici, le personnage est moins puni pour avoir sous-estimé le prix à payer de son désir que pour avoir formulé un souhait dont la nature même portait déjà une violence intrinsèque. Son anxiété, son incapacité à simplement avouer ses sentiments à sa collègue, puis son obstination à nier le réel sont ce qui rend possible la dynamique infernale qui se met en place, et qui ne pouvait évidemment que très mal finir. Voilà à quoi ressemble la punition d’un fantasme amoureux finalement égocentrique, incapable de se risquer au réel, et qui en a refusé l’épreuve la plus fondamentale, c’est-à-dire laisser à la femme aimée — et désirée — le droit de le rejeter.


15 juin 2026