Critiques

Oldboy

Spike Lee

par Bruno Dequen

Second volet de sa “trilogie de la vengeance”, Old Boy demeure le plus célèbre des films de Park Chan-wook. Grâce à sa sélection officielle au Festival de Cannes en 2004, ce film culte, accompagné du sceau d’approbation de Quentin Tarantino, ouvrit la porte du cinéma de genre coréen aux cinéphiles occidentaux. Toujours prêt à recycler des concepts éprouvés, Hollywood cherche depuis dix ans à adapter ce délire baroque à l’esthétique et à la violence outrancières. Même Spielberg fut sur les rangs pendant un temps. Une anecdote qui laisse dubitatif… Finalement, c’est à Spike Lee qu’est revenue la tâche de transposer en Amérique l’histoire improbable d’un homme (Oh Dae-su, devenu ici Joe Doucett) qui, après avoir été kidnappé puis enfermé pendant 15 ans (20 ans dans la nouvelle version) dans une chambre d’hôtel, devient une machine à tuer avide de vengeance.

Le film de Park-Chan-wook demeure une pierre angulaire du cinéma de genre contemporain. Un statut qu’il doit non seulement à ses nombreuses scènes cultes (le poulpe vivant, le combat au marteau dans le couloir, les ciseaux et la langue, etc.), mais surtout à l’humour noir de sa proposition. Plus absurde à tous points de vue que les deux autres volets de la trilogie (Sympathy for Mr. Vengeance et Lady Vengeance), Old Boy n’en demeurait pas moins fidèle aux visées du cinéaste, qui cherchait, dans ces trois films, à faire voler en éclat les fondements moraux du récit classique de représailles. La violence extrême mise en scène par Park-Chan-wook était un outil lui permettant de confronter le spectateur à ses propres contradictions, d’autant plus que ses personnages ne faisaient preuve d’aucune remise en question morale (contrairement à ceux du Sept jours du Talion, par exemple).

Véritable démonstration par l’absurde, l’Old Boy original était un film démentiel à tous les niveaux. Toutefois, derrière les excès graphiques, le véritable tour de force résidait dans un retournement de situation final aussi excessif que pervers. En effet, non seulement les causes du châtiment infligé à Oh Dae-su étaient volontairement disproportionnées par rapport à l’étendue de la punition, mais le film se terminait sur la représentation d’un homme qui, ayant depuis longtemps franchi le bord du gouffre, acceptait finalement de poursuivre une relation incestueuse. En refusant catégoriquement de prendre position par rapport à un sujet aussi tabou, Park-Chan-wook réussissait à exploser le potentiel de sa prémisse, rejetant à la fois la causalité réaliste et la fable morale qui lui sont habituellement attachées.

Qu’en est-il donc du Oldboy de Spike Lee? De prime abord, le film semble demeurer particulièrement fidèle à l’original. La structure du récit demeure inchangée, les scènes mythiques sont mises à jour (le combat dans le couloir qui devient une lutte sur deux étages), et le film semble même par moments encore plus violent graphiquement que son prédécesseur. Bref, un bon travail d’artisan qui, s’il ne permet pas de justifier la pertinence d’un tel remake, n’a pas à rougir de la comparaison. Rien à dire, dans ce cas? Pas tout à fait. Si la surface semble similaire, les quelques modifications apportées par rapport à l’original changent totalement le discours du film, et font d’Oldboy un objet problématique et fascinant.

Tout commence par le jeu de l’acteur principal. Dans l’original, Choi Min-sik interprétait Oh Dae-su avec une intensité de fou furieux hirsute. Aussi dangereux qu’instable et ridicule, bourré de tics, Oh Dae-su vivait dans un état de démence permanente au diapason de l’univers outrancier présenté par Park-Chan-wook. Tout comme les autres interprètes du film, Choi Min-sik visait avant tout la surenchère théâtrale. Josh Brolin, quant à lui, change radicalement son interprétation de Joe Doucett en cours de route. Jouant lui aussi sur une gamme excessive, il adopte progressivement un jeu de plus en plus naturaliste à mesure que le film progresse. En bout de ligne, il finit presque par devenir simplement une version plus violente de Charles Bronson. Ce détail n’est pas anodin. En effet, combiné avec les deux changements majeurs qu’opère le film sur l’original, il transforme un conte absurde et amoral en récit de rédemption classique.

S’il conserve la même prémisse que l’original, le nouvel Oldboy prend bien plus de temps pour introduire son personnage principal. Alors qu’il suffisait de deux courtes scènes à Park-Chan-wook pour présenter brièvement Oh Dae-su avant son enfermement, Spike Lee nous montre la journée entière de Joe Doucett, insistant sur son alcoolisme, son manque de professionnalisme, sa misogynie et ses manquements familiaux. Par conséquent, son kidnapping est présenté par défaut comme une punition, certes excessive, mais méritée, alors que la brutalité soudaine de l’enfermement était aussi surprenante qu’inexplicable dans l’original. Dès les premières minutes, le parcours de Joe Doucett est ainsi augmenté d’une leçon de morale, et Oldboy se présente comme une odyssée, certes cruelle mais finalement conventionnelle, vers la nécessaire prise de responsabilité de Joe.

Mais le principal changement demeure la place que prend l’inceste chez Spike Lee. Alors que l’original présentait une vengeance née de la conclusion dramatique d’un amour sincère entre un frère et sa sœur, la version américaine, en replaçant l’inceste sous l’égide de la figure paternelle vieillissante et manipulatrice, déplace totalement les enjeux du film. Doucett et son bourreau n’apparaissent plus que comme les tristes victimes d’une pratique présentée comme un abus de pouvoir, et le film se conclut sur une note d’humour noir moralement évidente. Le malaise a disparu, et tout ce qui faisait l’intérêt d’Old Boy s’est évaporé en changeant de continent.

 

La bande-annonce d’Oldboy


29 novembre 2013