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Critiques

ONE BATTLE AFTER ANOTHER

Paul Thomas Anderson

par Sylvain Lavallée

Le dernier film de Paul Thomas Anderson est bourré d’images fortes, mais la plus éloquente est celle où Bob (Leonardo DiCaprio) s’écrase sur son sofa, un joint à la main, pour regarder La bataille d’Alger de Pontecorvo. La révolte armée ne concerne plus cet ancien membre des French 75, un groupe d’extrême gauche qui libérait des camps de migrant·e·s et attaquait des banques ; maintenant, pour lui, la révolution est bel et bien télédiffusée. La scène joue ironiquement avec les mots célèbres de Gil Scott-Heron entendus à quelques reprises dans le film et, ce faisant, elle nous en dit long sur un certain rapport contemporain, occidental, à la révolution, comme un objet d’un autre temps, une marchandise que l’on peut consommer (posséder sur un Blu-ray, visionner sur demande sur un site cinéphile) dans un état second, que l’on peut célébrer comme une force nécessaire, vitale, tout en restant bien assis chez soi devant un écran plat.

Alors que One Battle After Another a déjà été décrit par la critique américaine comme un chef-d’œuvre comme il ne s’en est pas fait depuis des années, accueilli comme un objet culturel important, courageux, abordant avec conviction les enjeux politiques du moment, il convient de revenir à cette image, qui est bien celle qui résume le mieux la posture du cinéaste (et celle de son inspiration, le Vineland de Thomas Pynchon). Il n’est pas difficile de s’imaginer qu’Anderson se sent un peu comme Bob, un personnage qui déambule dans le récit en robe de chambre sans jamais le faire avancer, dont le seul objectif est de retrouver sa fille Willa (Chase Infiniti), comme dans un Taken où le héros serait le Dude de The Big Lebowski plutôt qu’un homme avec un « very particular set of skills ». Bob, lui, n’a aucune habileté particulière, il a perdu son ancien talent de fabricant de bombes, il ne peut rien accomplir par lui-même, et tout au plus il aura droit à la fierté de découvrir que sa fille a hérité de la veine guerrière de sa mère, Perfidia (Teyana Taylor), elle aussi une ancienne membre des French 75, qui s’est éclipsée il y a seize ans après avoir dénoncé ses confrères et consœurs de combat. Dans un film de débordements et de détours inattendus, Bob n’est pas exactement central, nous le perdons de vue à plusieurs reprises, mais il demeure notre repère, incarné par une star bien-aimée qui exprime par le burlesque notre désillusion et notre sentiment d’impuissance. Ce point de vue a le mérite de l’honnêteté, mais il ne débouche sur aucune réelle prise de position claire, encore moins sur un geste révolutionnaire — ce qui, de toute façon, n’est peut-être pas ce qu’il faut chercher dans un tel film.

Ainsi, fidèle à son habitude, Anderson nous concocte un récit qui s’apparente à une fable, alors qu’il déracine la trame narrative du roman de Pynchon de son contexte historique (1984, la réélection de Reagan, et quatorze ans plus tôt les mouvements des droits civiques) pour la replacer dans un contemporain aux contours un peu flous. One Battle After Another reste muet sur la présidence américaine de son univers, par exemple, fait fi pour l’essentiel des technologies numériques (autant les outils de surveillance que les réseaux sociaux) et les French 75 n’ont pas de référent évident. Ils ressemblent surtout à un vœu pieux, à la manifestation d’un désir de changement, ou à la vision d’une Antifa plus organisée, qui poserait réellement des gestes armés contre le gouvernement. Mais justement, le film part de ces images d’une révolution organisée pour ensuite les situer dans le passé, moins celui du récit que celui d’un imaginaire plutôt romantique dont il ne reste rien : ce n’est pas seulement l’esprit embrumé de Bob qui lui coupe l’accès au réseau de rebelles, mais aussi une sorte de service aux consommateurs rigide auxquels on ne peut avoir accès qu’en débitant une litanie de mots de passe (idée d’ailleurs très pynchonienne). Anderson n’essaie pas de réanimer ce type de mouvement armé, il le représente plutôt comme désuet, littéralement inaccessible, voire comme une fabulation de vieux hippie, et utilise une prémisse de film d’action pour propulser les personnages à travers d’autres formes de résistance.

Jeune femme métisse dans une salle de bain avec l'air inquiet

La plus évidente est celle incarnée par Sergio (Benicio del Toro), qui évacue des immigrant·e·s assiégé·e·s par les militaires, et autour de qui se rassemblent tou·te·s les petit·e·s commerçant·e·s et les jeunes du quartier, ce qui donne lieu à ces images frappantes de meutes de skateboards qui filent dans la nuit. Ce Sergio, l’une des figures les plus braves que l’on croise, implacable de stoïcisme, ne mène pas une révolte armée contre le gouvernement, il est plutôt dans la résistance, dans un combat de survie pour protéger sa communauté. À cette solidarité qui s’étend à tout le monde dans le besoin, Anderson oppose ce club des suprémacistes blancs, qui semblent faire front commun et tenir le pouvoir en travaillant ensemble, mais qui finissent par tuer l’un des leurs (par le truchement d’une sorte de chambre à gaz, rien de moins, une scène d’ailleurs sans fonction narrative sauf celle de rajouter une bonne couche de grinçant à la satire). La force de One Battle After Another se situe ainsi dans cette accumulation de personnages et d’espaces qui cherchent à rendre compte de façon oblique, par la satire et la poésie, de l’Amérique contemporaine.

Mais cela n’est pas sans facilité, cette esthétique du trop-plein au rythme effréné ne pouvant jamais s’arrêter suffisamment longtemps pour étoffer tout ce qu’elle essaie d’embrasser. Il est pour le moins malheureux, par exemple, que le poids du combat repose sur les protagonistes les moins bien définis, notamment les deux femmes racisées, la mère et la fille. En effet, la première disparaît après une demi-heure, et elle est réduite à un objet sexuel autant par la caméra que par le jeu de haine-séduction qu’elle entretient avec le colonel Lockjaw (Sean Penn, souvent fabuleux, parfois réduit à un mème en devenir), un militaire qui traque les migrant·e·s tout en fantasmant d’être dominé par une femme noire. En outre, elle enclenche le récit par une série de décisions (coucher avec l’ennemi, quitter son enfant, renier la cause) qui se précipitent sans être réellement examinées, ce qui vient miner son engagement politique, brouillé à travers ces comportements contradictoires. La seconde, quant à elle, se résume à un modèle de courage et d’intelligence, bien soutenu par la forte présence de son interprète, mais sans que ces qualités ne soient reliées à une quelconque cause à défendre puisque Willa se bat uniquement pour échapper à ses agresseurs. Le personnage a surtout une valeur allégorique, pris entre deux hommes (Bob et Lockjaw), entre le désinvestissement de l’un et la hargne raciste de l’autre, en plus d’être l’enfant mixte de la polarisation extrême des États-Unis actuels, qui devra trouver son propre chemin pour permettre notre avenir.

One Battle After Another reste ainsi dans un cadre éminemment masculin (les blagues de pénis, les pronoms non binaires trop compliqués, les hommes losers mais sympathiques), ce qui limite considérablement le discours d’un objet qui fait reposer sur des femmes-métaphores la responsabilité de notre avenir. Et même si l’inutilité de Bob est source d’humour, et que cette manière de court-circuiter la notion de héros blanc est réjouissante, il reste que le personnage s’en sort très bien, le film finissant même par reconduire et valider son inaction : il n’a pas besoin de retrouver ses convictions ou de se réengager politiquement, seul suffit son amour pour sa fille, et après celle-ci pourra faire le sale travail elle-même, dans le hors-champ de notre imagination. Ce qui aboutit en une fin plutôt pernicieuse, qui donne l’impression d’être une invitation à suivre Willa au combat, mais qui peut aussi bien être vue comme une manière de rester avec Bob, qui peut se satisfaire de son inutilité et trouver réconfort dans l’idée que les autres feront la révolution pour lui, pendant qu’il peut rester sur son sofa, sûrement à regarder les films de Paul Thomas Anderson avec un joint.

Le cinéma comme marijuana du peuple, il serait bête d’en rester là : bien sûr, la révolution ne sera pas blockbusterisée, on pourrait énumérer toutes les contradictions internes au mode de production hollywoodien (de l’élitisme intrinsèque à l’usage d’un format singulier comme le VistaVision à la présence de DiCaprio, que nous avons vu il y a peu au mariage de Jeff Bezos). Si un tel film a un rôle à jouer, ce n’est pas d’inciter à prendre les armes contre le gouvernement américain, mais plutôt d’offrir des images qui éclairent le présent, qui permettent d’y réfléchir et d’y dénicher un peu d’espoir, en mettant de l’avant la solidarité et la résistance (c’est là où Anderson se distingue franchement de la vision nihiliste d’un Eddington). En ce sens, One Battle After Another est le plus pertinent quand on le regarde non pas comme un grand discours sur l’Amérique contemporaine, mais comme une méditation sur un certain imaginaire, celui de la révolution et du totalitarisme, comme une déclinaison ironique de figures et de motifs pour essayer de comprendre ce qui nous parle dans tout cela, ce qui peut encore nous servir.


3 octobre 2025