OUBLIE PAS LE GRUAU
Olivier Godin
par Alexandre Fontaine Rousseau
La scène se déroule vers la fin du film, dans la friperie où travaille le Barbare (Jean-Marc Dalpé). Un policier nommé Gino (Gino Nero), se dirigeant vers la caisse avec une pile de DVD usagés des films de Jesús Franco, explique qu’à l’instar du prolifique cinéaste espagnol, sa femme aimait raconter des histoires. « Elle n’écrivait pas de scénarios. Elle ne faisait que raconter des histoires. » Franco, qui pouvait tourner sept ou huit films par année, ne faisait lui aussi que ça. Tout le temps. C’était sa manière d’être au monde. Les histoires surgissaient de lui dans le désordre, s’entremêlant parfois les unes dans les autres. Mais il fallait qu’elles sortent. Ce besoin viscéral d’inventer des récits, de faire vivre ses personnages à travers une toile de fiction perpétuelle, était pour lui la condition même de l’existence. Vivre pour raconter. Raconter pour vivre. Raconter comme on respire. Porter en soi des histoires, jusqu’à ne plus savoir quoi en faire. Leur donner vie, coûte que coûte, pour laisser la place aux suivantes. Olivier Godin en sait quelque chose. Son cinéma tout entier semble traversé par cette nécessité, cette pulsion narrative insatiable qui redessine le réel à son image.
Forcément, un film d’Olivier Godin contient une multitude de ces pistes de fabulation. Oublie pas le gruau, son plus récent, ne fait pas exception à la règle. À commencer par celle nous menant à ce Barbare, créature douce et pacifique, qui apprend que ses jours sont comptés et qu’il ne lui reste plus que cinq érections à vivre. Il compte bien les offrir à Marie (Kayo Yasuhara), une orthopédagogue qui fume et boit dans les cimetières, « comme un épouvantail ». Mais il désire aussi prendre son temps, ne serait-ce que pour évoquer une dernière fois le souvenir de sa femme dont le vagin était musclé, « mais peut-être pas suffisamment pour repousser la mort » et de sa fille qui, n’étant peut-être jamais née, n’est peut-être pas morte. Le Barbare est un conteur, tout comme d’ailleurs sa collègue Dalida (Suzanne Beth), qui refuse de révéler la nature du scénario sur lequel elle travaille. Tout comme le sont aussi, à leur façon, le Météore (Eric Jacobus) et le Docteur Comète (Dennis Ruel), qui s’affrontent une fois par année lors d’un combat spectaculaire qu’il ne faut surtout pas regarder, sous peine d’exploser. Tout bonnement. Car, chez Godin, l’art de la bataille est aussi un art de la parole s’exprimant autrement.

Jusque-là, quiconque est déjà familier avec l’œuvre du cinéaste ne sera pas dépaysé. Ce Ducarmel (Emery Habwineza) que l’on croise ici est-il, d’ailleurs, le même que celui rencontré dans Irlande cahier bleu (2023) ? Ou s’agit-il simplement d’un autre homme portant le même nom, joué par un même acteur dans un autre film ? Une fois de plus, on pense à Jesús Franco, qui aimait tant s’amuser avec ce genre de dédoublements. Avec Oublie pas le gruau, Olivier Godin ne réinvente donc pas sa roue. Mais il la fait tourner avec une fluidité accrue, comme si tous les équilibres complexes sur lesquels reposait sa méthode s’harmonisaient à l’unisson. La drôlerie absurde pivote sans qu’on s’y attende vers l’émotion la plus pure, délestée de son propre sérieux, donc à même de poursuivre son ascension. La poésie du texte s’exprime avec un mélange d’assurance et de maladresse, chaque réplique trouvant sa justesse dans la diction particulière de son interprète. L’onirisme prend racine dans la banalité, transcendée par l’invention d’une forme qui multiplie les artifices sans jamais perdre de vue un certain naturalisme. En toute chose l’équilibre, surtout lorsqu’il s’agit de jongler avec les extrêmes.
Jamais n’est-ce plus vrai que lors de cette scène, superbe, durant laquelle le Barbare et Marie partagent un long silence où vient se poser toute la tension et la tendresse de l’échange amoureux avant qu’ils n’éclatent d’un rire tout aussi précieux. Ce tête-à-tête relevant de la communion la plus pure nous ramène à une foi inébranlable, sur laquelle reposent autant l’acte de création que le sentiment amoureux. Ce fil d’Ariane, liant les uns aux autres les divers fragments du récit, donne son sens à cette cosmogonie improbable. C’est parce qu’on y croit, d’ailleurs, que l’on est si ému par cette constellation d’histoires ; et le geste est d’autant plus beau, d’autant plus profond qu’elles sont toutes improbables. C’est ce pouvoir de la fiction, dans tout ce qu’elle a d’essentiel et d’irrationnel, que célèbre ici Godin. Ses personnages, pour vivre, doivent se raconter des histoires. Peut-être, après tout, le Barbare ne mourra-t-il pas après sa cinquième érection. Peut-être avait-il simplement besoin de ce mensonge pour retrouver goût à la vie et se rappeler que Dieu nous a donné des lèvres pour que nous puissions nous embrasser sans que nos dents se touchent. Ce serait bien suffisant, après tout, pour justifier l’existence des dents… et de tout le reste, en même temps.
Il en va de l’amour comme du combat. Lorsque, finalement, le Docteur Comète confronte le Météore, c’est l’univers entier qui s’anime à la manière d’une valse entre deux corps célestes. L’affrontement est d’abord une affaire d’amitié, entre deux cascadeurs qui exécutent ensemble à l’écran une dernière danse. Ruel, mort peu de temps après le tournage, invite Jacobus à poursuivre un dialogue de pieds et de poings qu’ils mènent depuis des temps immémoriaux. Avec grâce et humour, ils parlent pour la caméra de Godin le langage de la chorégraphie d’arts martiaux. Puis l’objectif se détourne de l’action, convaincu que regarder directement cette déflagration astrale ferait perdre la vue. Il ne nous reste plus, alors, qu’à imaginer cette bataille – la fabriquer dans notre esprit, plus spectaculaire encore que celle à laquelle nous aurions assisté. Le film nous invite alors à le suivre dans son élan, à prendre le relais de l’image pour revenir vers l’imaginaire. Voici une histoire qu’il faudra se raconter, les ellipses de la mise en scène nous laissant le soin de prendre place dans ce bal. Godin, en ce sens, ne se contente pas de raconter. Il nous invite à le faire, à ses côtés.
16 juillet 2026



