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Critiques

PARMI LES MONTAGNES ET LES RUISSEAUX

Jean-François Lesage

par Bruno Dequen

La scène d’introduction du nouveau film de Jean-François Lesage est une indéniable profession de foi envers le potentiel créatif du cinéma documentaire. En plein cœur d’une forêt québécoise, un homme marche de façon nonchalante, tranquillement suivi à bonne distance par une caméra qui se déplace avec une fluidité quasi irréelle à travers le feuillage dense. On distingue à peine son visage barbu coiffé d’un bonnet. Tel un aventurier amateur, il atteint une fourche surplombée d’un arbre dont les branches forment une arche. C’est à ce moment qu’on remarque que l’homme est un Chinois d’une cinquantaine d’années. À peine semble-t-il avoir trouvé son chemin que le film coupe pour suivre un autre homme se dirigeant, d’un pas plus affirmé que le précédent, vers la caméra. Rapidement, il atteint l’intrigante arche. Notre second protagoniste, lui aussi chinois, est un peu plus âgé que le précédent. Alors que les deux hommes, sans se regarder, finissent par faire chemin ensemble, la caméra, portée par le lyrisme mélancolique d’un concerto qui envahit peu à peu la bande sonore, s’élève dans les airs pour observer, comme en pâmoison, de majestueux troncs centenaires. Un duo improbable à la dynamique étrangement complémentaire, une nature sublimée et souveraine, et la triste beauté persistante du monde. En dix minutes, Lesage réussit à mettre en place les principaux enjeux de son film, tout en contrevenant à presque toutes les règles du documentaire formaté contemporain.

On ne sait pas qui sont ces deux hommes, on ne comprend pas où ils vont ni ce qu’ils font en pleine forêt gaspésienne. Pire encore, pour les promoteurs contemporains de contenus, on ne sait toujours pas dans quelle case ranger Parmi les montagnes et les ruisseaux. Certes, celles et ceux qui ont suivi l’œuvre singulière de Lesage peuvent s’accrocher à quelques points de repère. L’environnement sylvestre rappelle La rivière cachée (2017), des interludes contemplatifs et musicaux reviennent à intervalles réguliers, et la première discussion, d’apparence anodine, s’inscrit dans la continuité d’une démarche documentaire qui, depuis ses débuts, est fascinée par les conversations de gens ordinaires. Indéniablement lesagien, le film se distingue toutefois de ses prédécesseurs pour deux raisons : il ne s’agit pas d’un film choral et, surtout, nos deux hommes ne sont pas des gens ordinaires. Meng Huang, le barbu au bonnet, est un célèbre peintre. Ma Jian, son aîné, est un écrivain majeur. Ils se connaissent de loin, et sont tous deux des dissidents, exilés depuis des années en Europe. D’abord à tâtons, puis sous la forme de longs monologues, les deux artistes engagés vont prendre alternativement la parole pour témoigner de la réalité de leurs vies sous la République populaire de Chine, et ils vont tenter d’exprimer l’essence de leur rapport au monde et à l’art.

une grange en feu dans la nuit

Parmi les montagnes et les ruisseaux est ainsi le film le plus ouvertement politique de Lesage. Ma Jian revient sur sa jeunesse dans les années 1960, sur la faim qui te tiraillait sans cesse, et sur des livres de Freud ou Faulkner que les gens se passaient sous le manteau pour éviter de subir les foudres du régime. Meng Huang se souvient de la vie estudiantine révoltée des années 1980 et de l’existence de communautés alternatives. Malgré la présence oppressive du régime, Ma Jian ne poussait pas encore constamment des soupirs d’abattement avant chaque prise de parole, et Meng Huang conservait une forme de respect pour l’APL (l’Armée populaire de libération). Comme le mentionne Ma Jian, il y eut, malgré tout, pendant longtemps, une chance d’avenir pour la Chine. Pour les deux hommes, comme pour tant de leurs contemporains, tout a basculé au printemps 1989 sur la place Tian’anmen. Depuis, Meng Huang estime qu’il n’est plus possible de peindre selon les techniques lyriques du passé. Ses grandes toiles en noir et blanc d’inspiration taoïste sont à la fois des mondes intérieurs et des devoirs de mémoire. Profondément choqué par le silence qui entoure encore aujourd’hui le massacre de Tian’anmen, Ma Jian se consacre quant à lui avec ferveur à une œuvre littéraire qui lutte contre l’oubli. À une époque où la séduction totalitaire semble infiltrer toutes les démocraties, inutile de dire que les témoignages de ces deux artistes sont précieux.

Malgré leur pertinence évidente, ces réflexions des deux artistes auraient pu être transmises de façon plus conventionnelle. Or, la profonde singularité du film de Jean-François Lesage réside précisément dans le travail de mise en scène qui encadre la parole, un travail qui cherche à extirper l’authenticité à l’aide des artifices du cinéma. En effet, le cinéaste brosse le portrait de l’évolution d’une relation entre deux individus complexes qui, malgré leur lutte commune, sont souvent aux antipodes l’un de l’autre. Ma Jian marche vite, il parle avec assurance et passion, comme investi d’une mission divine. Meng Huang se déplace au contraire avec flegme, il affirme ne jamais avoir d’objectif au réveil et semble de prime abord plus effacé. Pourtant, c’est lui qui va régulièrement confronter l’assurance de son aîné, en l’accusant de manquer parfois d’introspection et d’authenticité. Pris dans un projet cinématographique qui les force à discuter et à marcher sans but apparent, les deux hommes se révèlent autant par leur malaise et leur comportement non verbal que par leurs mots. En les plaçant dans son monde parallèle, Lesage nous permet de voir Ma Jian et Meng Huang au-delà des figures de résistance qu’ils symbolisent.

En écho au célèbre tableau taoïste Voyageurs au milieu des montagnes et des ruisseaux de Fan Kuan qu’admire Meng Huang et qui a inspiré son titre au film, les interludes contemplatifs qui parsèment le récit permettent enfin de mettre en perspective nos deux protagonistes au sein d’une nature aussi inspirante qu’oppressante. Conçus comme des pauses méditatives entre deux flots de paroles, ces moments demeurent ouverts à l’interprétation, à l’image d’une grange en feu (notre monde ?) observée pendant un long moment. Plus que tout, on a toutefois envie de retenir ces balades nocturnes éclairées par de faibles lampes torches. Apparemment perdus, luttant contre l’obscurité et la végétation envahissante, prenant parfois des chemins différents, Ma Jian et Meng Huang n’abandonnent jamais leur marche et finissent par se retrouver au bout du chemin. Leurs lumières ont beau avoir vacillé, elles continuent d’éclairer notre monde.


28 août 2025