Critiques

Passage

Sarah Baril Gaudet

par Robert Daudelin

Et si derrière ce titre trop laconique se cachait un film aussi lumineux que fragile… Telle fut en tout cas la bonne surprise au moment de la diffusion de Passage durant les Rencontres internationales du documentaire de novembre dernier. Premier long métrage de Sarah Baril Gaudet qui en signe également la photo, Passage est un documentaire qui bouscule discrètement les règles du genre pour nous proposer des personnages et des émotions qui pourraient très bien appartenir à une œuvre de fiction. Centrant son propos et articulant sa mise en scène sur deux jeunes de 18 ans à la veille de quitter leur petite ville, la cinéaste fait bon usage de l’amitié qui lie Gabrielle et Yoan pour s’approcher de leur vie, de leur intimité et de leurs rêves, au moment où se pose la question : « qu’est-ce que je vais faire? ». » Passage c’est aussi la fin de l’enfance qui s’étire : Gabrielle et Yoan se voudraient prêts pour la vie, avec tous les risques qu’accompagnent ce bond nécessaire.

La force du film, son pouvoir d’émotion aussi, tient évidemment à la qualité des deux personnages qui ont accepté d’intégrer la caméra de Baril Gaudet à leur dernier été au Témiscamingue ; mais aussi, peut-être surtout, à la capacité de la cinéaste d’associer le questionnement qui bouleverse les deux adolescents à un décor plus large et à un quotidien toujours présent. La vie coule ici au ralenti (sur quelques mesures de piano) et le temps échappe à Gabrielle et Yoan, qui pourtant comptent les jours qui les séparent de leur départ pour le cégep. Le film est harmonieusement rythmé par ce quotidien et les lieux qui l’incarnent : la station-service dépanneur Crevier où travaille Gabrielle, La Gaufrière où s’affaire Yoan et le Glacier où on retrouve les amis pour passer le temps. La ville, au-delà de sa banalité, nous devient vite familière ; nous finissons par connaître sa topographie, de la plage municipale au terrain de jeu, sans oublier l’enclos des cours d’équitation si chers à Gabrielle et le cinéma de la rue principale qui propose Godzilla en 3D. Et toujours, comme un rappel essentiel de la géographie des lieux, la forêt qui nous entoure, nous enferme aussi parfois malgré sa beauté si bien traduite par la caméra de la cinéaste qui a elle-même grandi dans ce pays qui, vu de Montréal, semble presque exotique.

Mais le premier paysage, c’est le couple d’amis Gabrielle et Yoan, leurs rêves, leurs angoisses en ce temps de grandes décisions, peut-être même de ruptures. Si Gabrielle souhaite revenir dans son pays, retrouver son amoureux tout neuf et ses chers chevaux, Yoan s’y sent trop à l’étroit, incapable d’y vivre harmonieusement son homosexualité – la très belle scène de la conversation nocturne avec un ami sur leur « coming out » dit tout ce cette inquiétude, sans pour autant dramatiser la chose. La cinéaste étant elle-même à la caméra et travaillant avec une équipe des plus réduites, elle est admise dans l’intimité des personnages, intégrée même dans leur famille respective. Ainsi, à l’occasion d’un repas, nous découvrons la distance, voire la gêne très sensible qui existe entre Yoan et ses parents, distance qui trouvera son point de chute au moment du départ du fils et la poignée de main du père qui a pourtant été précédée d’un « Je vous aime » qui voulait abolir la réserve qui plombe leurs rapports. Un tel moment, filmé sans insistance, avec un total respect des personnes, est exemplaire de la justesse du filmage et de la position de la cinéaste, témoin privilégiée, mais soucieuse de demeurer en retrait : la caméra est éminemment présente, mais sait demeurer discrète, ne brusquant rien, ne bousculant personne.

« Film sur la fin de l’adolescence », comme le décrit la réalisatrice, Passage est aussi un film sur un pays, ses beautés naturelles, et la difficulté d’y construire sa vie. Le regard de Sarah Baril Gaudet est parfois nostalgique : c’est aussi son enfance au Témiscamingue qu’elle filme ; elle a peut-être, elle aussi, mangé des crèmes glacées molles au Glacier, en rêvant de partir pour Montréal… Mais cette nostalgie, si elle existe, est productive : elle a créé deux personnages très forts qui ont su nous interpeller, nous faire partager leurs rêves et leurs angoisses. Même que nous aimerions bien connaître la suite…


22 mars 2021