Critiques

Passion

Brian de Palma

par Céline Gobert

“Si vous voulez connaître la lie des sentiments humains, penchez-vous sur les sentiments que nourrissent les femmes envers les autres femmes : vous frissonnerez d’horreur devant tant d’hypocrisie, de jalousie, de méchanceté, de bassesse”, écrit Nothomb. Amélie Nothomb, qu’avait adapté Alain Corneau avec Stupeur et tremblements. Ce même Alain Corneau qui a réalisé Crime d’amour, dont ce Passion, sorti directement en DVD chez nous, est le remake. Avec ses deux héroïnes, Isabelle (Noomi Rapace) et Christine (Rachel McAdams), Brian De Palma y ressuscite les figures vampirico-lynchiennes de dominantes/dominées. Le désir de s’approprier l’autre, tout en l’aimant d’un amour inconditionnel et pervers, est l’épine dorsale d’un conflit entre le moi et l’autrui – et du film ! L’acte criminel y apparaît comme le substitut à l’acte sexuel impossible. Du film de Corneau, De Palma a encore gardé la même trame de base : deux femmes, leur guerre impitoyable au sein d’une grande compagnie, l’ambiguïté sexuelle. Il a, aussi, insufflé tous les gimmicks de son œuvre : jeux de masques, voyeurisme, manipulation et faux-semblants. Jusqu’au split-screen en milieu de film, point d’orgue de l’auto-hommage. Finalement, Passion n’est rien d’autre, et rien de plus que cela : une compilation figée des obsessions du cinéaste.

Pire : la danse macabre et vénéneuse de ses poupées glacées, lâchées dans l’enfer tout en verre et billets verts du monde moderne, De Palma la filme grossièrement, frisant constamment l’auto-parodie maladive. Son champ lexical au féminin se révèle cheap, son atmosphère – qui se veut érotico-chic et choc – nous abandonne en plein soap mal fichu, eighties, vieillot. Même les accords de Pino Donaggio sonnent mal. Jadis, ses films (tant Pulsions, Body Double que Blow Out) prenaient des formes hitchcockiennes charnelles. Dans Passion, De Palma les propulse au cœur d’un vintage kitschissime qui rend le propos trop (méta)-théorique, qui éreinte le dire au détriment du voir, qui rajoute des couches et des couches de références (scène de douche, sœurs jumelles) jusqu’à l’écoeurement.

Pour trouver le dernier bon film du cinéaste, il faut remonter à 2008, où son Redacted, balancé en pleine guerre d’Irak, analysait déjà les impacts des nouvelles technologies sur des êtres en proie à des émotions extrêmes. Dans Passion – et c’est ce qu’il faut quand même retenir -, il déploie en filigrane la même idée : les deux rivales s’affrontent à coup de Skype, de publicités YouTube, de caméras, tout y passe, pour mieux se détruire. D’ailleurs, le crime d’amour du titre originel – acte sexuel manqué entre deux victimes d’un même mal (l’égo) – est ici ironiquement symbolisé par le logo d’un Mac. Le nouveau mal, le néo-péché, lié à l’avènement des nouvelles technologies. La passion aujourd’hui s’exprime par le contrôle de l’image, des masses, de l’esprit.

Cette société contemporaine, terrain idéal à l’expression des plus viles bassesses humaines (et féminines, donc), De Palma ne cesse de la vomir depuis toujours. Moins d’intimité, davantage d’inimitié, dit-il. Les deux femmes n’apparaissent in fine que comme les produits malades de leur environnement. Proies et prédatrices, icônes sacrifiées aux regards masculins, façonnées par ces mêmes yeux (par ceux de De Palma, aussi), objets sexuels froids et distants, fantasmes détraqués qui tentent de se réapproprier leurs corps par une impossible fusion de femmes. Exit leur statut de Femme(s) Fatale(s). Leur inévitable désunion, elle, contient tout le cynisme féroce du réalisateur. Il y a ici, pire qu’une impossibilité à s’aimer : une condamnation à se haïr.

 

La bande-annonce de Passion


7 novembre 2013