Critiques

Perdrix

Erwan Le Duc

par Jérôme Michaud

Que l’on soit amateur de reconstitution historique de la Seconde Guerre ou de nudisme… le premier long d’Erwan Le Duc regorge d’idées inventives qui sauront plaire aux spectateurs blasés des comédies romantiques françaises souvent bourgeoises et ronflantes. Perdrix possède un souffle propre qui se manifeste par un choix méthodique d’événements insolites servant de trame de fond à une histoire d’amour à laquelle le cinéaste accole de constantes révélations subtilement amenées et suffisamment inusitées pour faire sourire par leur sagacité. Dans une ambiance empreinte d’un onirisme évident, il n’est pas étonnant que le générique d’ouverture soit accompagné d’Entrez dans le rêve de Gérard Manset, une pièce qui reviendra fredonnée à deux reprises. Si Le Duc permet aux spectateurs de le rejoindre dans son rêve, ce ne sera pas sans leur avoir montré au préalable, tout en douceur, le cauchemar de leurs vies.

Les Perdrix, c’est avant tout la banalité d’une famille ordinaire de province avec, en son centre, Pierre (Swann Arlaud), capitaine du ô combien morne commissariat de sa localité. Ce trentenaire célibataire est le pilier de sa famille tourmentée : Thérèse (Fanny Ardant), sa mère, éternelle amoureuse d’un mari décédé, anime une émission de radio kitsch et désolante sur l’amour ; Juju, son frère, ennuyeux scientifique spécialiste des vers de terre, peine à élever sa fille Marion qui ne souhaite que quitter le nid familial à la promiscuité étouffante. Ces figures sont admirablement contrebalancées par la flamme vivace qu’amène Juliette (Maud Wyler), femme aux attaches inexistantes, d’une irrévérence absolue, sorte de décalque des personnages de Vimala Pons chez Antonin Peretjatko. Juliette, dépouillée de l’entièreté de sa vie suite au vol de sa voiture, aboutit dans le bureau de police de Pierre et s’immisce dans la famille de celui-ci de façon impromptue, amenant avec elle un vent de liberté qui ruine la routine de la maisonnée.

Juliette est d’entrée de jeu posée comme une force étrangère qui bouleverse et pousse ceux et celles qui la côtoient à se remettre profondément en question. Le film prend alors une tournure existentielle et le protagoniste le plus affecté sera évidemment Pierre puisqu’il tombera amoureux d’elle. Chez Le Duc, le grand amour se présente comme une puissance de révélation à soi-même qui incite à reconfigurer ses priorités et permet de faire émerger de nouvelles facettes de sa personnalité, ce qui arrivera bien sûr à Pierre. Il y a une forme d’idéalisation romantique assez prégnante dans Perdrix. Le film semble d’abord s’en jouer – comme lorsque Pierre et Juliette dansent au bar, dans une chorégraphie mécanique qui n’a de cesse de les éloigner – pour finalement embrasser cette dimension. Ce choix scénaristique finit par donner une tonalité quelque peu fleur bleue à l’œuvre, mais ce n’est pas sans une immense tendresse des plus attachantes que le cinéaste suit ce chemin.

Le filon existentiel habite l’ensemble des interactions du film, toujours sur un mode ludique et grinçant à la fois, et c’est par cet aspect que Le Duc parvient le mieux à se démarquer. Il décale suffisamment du réel les échanges entre ses personnages et parvient ainsi à moquer la banalité du quotidien et à mettre en lumière la vacuité de ce qui sert normalement de moteur aux vies de chacun. Le groupe de reconstitution historique dans le film est ainsi présenté comme étant avant tout un club social au sein duquel l’occasion de se rencontrer a grandement préséance sur le sens des activités proposées. L’accent est mis sur le caractère factice et fictif des gestes que posent les personnages lorsqu’ils reproduisent les scènes de guerre, et ce alors que Juliette et Pierre circulent librement entre les faux combattants. Leur amour voyage ainsi dans le film, planant progressivement au-delà du quotidien du village et de la famille de Pierre, Le Duc leur réservant même une séquence transcendante, qui se déroule de nuit dans les bois, au ralenti, sur une magnifique interprétation de Nisi Dominus RV 608 – Cum dederit de Vivaldi.

À force de pasticher l’existence, Le Duc peint une fresque qui se moque du statisme social éternellement reconduit faute de l’énergie vivifiante apte à le secouer. Juliette est une brèche dans le réel qui fait subrepticement advenir un monde fantasmé où le changement survient, le temps d’un film. Perdrix ralentit certes un peu son flot créatif vers la fin, l’attention se tournant sur le bouclage des histoires de chacun des personnages, mais avec son premier opus, Le Duc fait une entrée remarquée du côté le plus stimulant de la nouvelle comédie française, celui de l’absurde, du décalage et du déjanté, rejoignant ainsi les Peretjatko (La fille du 14 juillet, 2013 et La loi de la jungle, 2016) et Meurisse/Les Chiens de Navarre (Apnée, 2016) de ce monde. D’une façon moins bruyante et clinquante que ses congénères, Le Duc trouve sa voie à la faveur d’une esthétique dosée qui oscille savamment entre sobriété et effervescence, n’ayant pas besoin d’une autruche dans un supermarché ou d’images légèrement accélérées pour faire sa marque.


17 juillet 2020