Critiques

Peterloo

Mike Leigh

par Robert Daudelin

Mr. Turner (2014) aurait-il été annonciateur d’un tournant dans l’œuvre de Mike Leigh ? La question se pose logiquement en voyant Peterloo : même choix d’écriture classique, mêmes recherches plastiques, même rythme. Bien sûr, les collaborateurs immédiats sont aussi les mêmes : photo, montage, musique et, comme toujours, plusieurs comédiens – mais ceci était encore plus vrai dans Another Year, pourtant d’une écriture bien différente, moins appliquée, plus libre en quelque sorte.

Sans doute pourrait-on suggérer que, les deux films se passant au début du XIXe siècle, Leigh a voulu s’imprégner de l’époque. Et cette approche picturale, qui allait de soi pour parler de Turner, semble ici encore plus poussée pour parler politique et répression. Et que dire de la théâtralité des deux films, si loin des films précédents, comme si Leigh homme de théâtre et dramaturge avait fait violence au cinéaste.

Enfin, si Peterloo éblouit par sa grande maîtrise plastique – les références à une certaine peinture documentaire du XIXe siècle sont assez évidentes – il demeure exigeant pour le spectateur qui toujours doit fournir une écoute attentive à des dialogues abondants et faisant usage d’une langue anglaise à l’évidence datée. On parle beaucoup dans Peterloo et on parle politique, lutte de classes, exploitation, « one man, one vote », « Liberty or Death » et « full representation ». Seuls les familiers avec les Réformistes anglais du début 1800 pourront se retrouver dans les débats qui animent le film de part en part. Par ailleurs, il est assez évident que Leigh nous propose une lecture très actuelle de ces faits d’histoire : comment en effet ne pas penser aux récents gouvernements Tory quand les orateurs du film dénoncent la distance entre les hommes politiques et le peuple.

Le film couvre quatre années de luttes populaires, de 1815, au lendemain de la défaite de Napoléon aux mains de l’armée britannique, à 1819, année du massacre de Manchester ; c’est d’ailleurs un petit soldat de retour de Waterloo qui ouvre et ferme le film. Inutile de dire que le cœur de Mike Leigh est du bon bord ! Même qu’il a du mal à filmer les tenants du pouvoir (aristocrates, juges, ministres du culte et autres laquais du Palais) sans les caricaturer ; faut dire qu’ils sont plus que « caricaturables », néanmoins la scène de la fin dans la chambre du Régent n’apporte pas grand-chose au film. Sont par contre très convaincantes les scènes de la vie quotidienne des prolétaires ainsi que les assemblées populaires avec leur verdeur et leurs incohérences. La justesse de la reconstitution de ces débats est une véritable leçon d’histoire, comme d’ailleurs la peinture des citoyens de la ville, dont l’exploitation s’inscrit déjà dans la révolution industrielle (la filature), et ceux des champs qui doivent lutter contre les « Corn Laws ». Leigh est ici à son meilleur, capable de vraies subtilités pour montrer combien sont complexes les enjeux et parfois douteux les choix des personnages : le portrait de Henry Hunt, le parlementaire londonien prêt à prêter son éloquence aux révoltés de Manchester, mais soucieux de préserver son prestige, est tout particulièrement réussi.

Comme toujours chez Mike Leigh. la direction d’acteurs est imposante. Un travail qui commence plusieurs semaines avant le tournage et qui suppose répétitions, improvisations et discussions. De plus, Leigh aime reprendre plusieurs acteurs d’un film à l’autre – certains ont joué dans presque tous ses films – se préparant ainsi un plateau agréable, mais surtout assurant à chaque film une homogénéité remarquable. Encore une fois responsable de la musique, Gary Yershon apporte une attention particulière à la musique populaire et à ses instruments : le trio au bord de la rivière, comme le défilé dans la campagne, jusqu’au « God Save the King » approximatif apportent au film une coloration d’une grande justesse.

L’Angleterre de 1819, pays du « Bill of Rights » de 1689, n’était pas pour autant une société juste, loin de là. Le massacre longtemps oublié du St.Peter’s Fields est un autre moment exemplaire de la marche contradictoire de l’Histoire. Le film de Mike Leigh n’est sans doute pas totalement réussi, mais son propos est si exceptionnel et si brillamment défendu qu’on ne peut que l’accueillir avec la même générosité que celle avec laquelle il nous est proposé.


5 juin 2019
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