Critiques

Peugeot pulmonaire

Samy Benammar

par Gérard Grugeau

Lors d’un voyage à Berlin il y a quelques années, je me suis trouvé à visiter le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe conçu par l’architecte américain Peter Eisenman. Parcourant le Centre d’information situé sous l’impressionnant champ de stèles de béton que je venais de traverser au niveau de la rue, je pénétrais alors dans la Salle des familles où, grâce à des photos et des documents divers, il est possible de retracer les destins de 15 familles juives emblématiques de plusieurs pays d’Europe qui seront bientôt appelées à connaître la déportation et l’extermination. Et là, ce fut le choc : à ma grande surprise, la famille française qui avait été choisie, entre toutes, habitait… dans la rue de mon enfance, à Bagnolet-Montreuil, à quelques maisons de mon lieu de naissance. Le vent de l’Histoire – et ses tragédies meurtrières, sans commune mesure dans le cas de la Shoah – avait donc soufflé si proche…

C’est un peu ce que j’ai retrouvé dans le beau court métrage, bricolé artisanalement, de Samy Benammar, Peugeot pulmonaire, présenté aux RIDM. Le sentiment qu’au fil de la chaine qui égrène les signes de l’Histoire, nous attendent parfois de mystérieuses révélations. Comme cet homonyme répondant au nom d’Ammar Benammar – de fait le grand-père du cinéaste, et le point de départ de ce projet – que le réalisateur découvre dans le matériel qui constitue son sujet d’étude à la faveur d’un moment d’archéologie personnelle. Mais quel est donc le sujet qui se dissimule derrière ce titre énigmatique ? Que cachent ces images de radiographies et ces notes qui pulsent sans arrêt à l’écran, nous entrainant dans une spirale qui n’a de cesse de solliciter nos sens et d’attiser notre pulsion scopique ?

Partant d’une boîte de négatifs et de papiers trouvés par hasard en France, le réalisateur découvre les conditions sanitaires désastreuses dans lesquelles travaillaient les ouvriers des usines Peugeot dans les années 1950, une main d’œuvre issue notamment de l’immigration algérienne (qui a oublié les sinistres foyers de la Sonacotra de l’époque?). De ce climat malsain résultent plusieurs maladies qui ont hypothéqué alors la vie de centaines d’ouvriers exploités pour alimenter la grande machine économique au sortir de la guerre. Peugeot pulmonaire est de fait l’histoire en filigrane de ces corps martyrs sacrifiés sur l’autel d’un capitalisme alors en plein essor. Comme l’écrivain Édouard Louis qui, à la croisée de l’intime et du politique dans Qui a tué mon père, fait le constat d’un désastre au présent en mettant à nu les ravages à long terme de la violence sociale sur le corps paternel, Samy Benammar fustige la brutalité industrielle qui s’abat sans répit sur les plus vulnérables. Ce que les images itératives du film induisent avec force, c’est bel et bien l’idée d’une machine de mort qui est mise au service d’un système d’exploitation sans états d’âme et que le cinéma réinterroge ici avec un regard frontal et implacable.

Passionné de cinéma expérimental, sa famille élective, Samy Benammar recycle avec intelligence et sensibilité ce matériel des plus singuliers pour donner une seconde vie à ces corps soudainement exhumés du néant et enfin reconnus dans leur fragilité diaphane. Ces corps frappés d’invisibilté sociale n’apparaissent pas pour autant à l’écran ; ils vivent à travers des prénoms, des chiffres, des radiographies numérotées, des diagnostics médicaux et autres papiers officiels. Le sort du grand patronat, lui, est réglé sans équivoque au détour de quelques plans. Semblables à des métastases proliférantes, des taches à l’image évoquent l’impact impitoyable du milieu de travail sur les poumons des travailleurs. Des intertitres à la Godard viennent rythmer l’enchaînement hypnotique des images et créer une distance dialectique qui invite à la réflexion. Quant à la bande sonore composée en grande partie de voix humaines et de bruits d’usine amplifiés, elle nous plonge au cœur de la réalité industrielle. Reproduisant les cadences infernales des chaines de montage, cette accumulation de signes répétitifs au niveau de l’image et du son renvoie par ailleurs à la fabrication du cinéma lui-même et ouvre sur une mise en abyme vertigineuse. Offrant un sanctuaire à la présence fantomatique de ces hommes et de ces femmes aujourd’hui disparus, le cinéma filme ici deux fois plutôt qu’une cette « mort au travail » dont parlait Jean Cocteau à propos du 7e art.

Un temps, le film menace de s’enfermer dans un formalisme clinique, mais bientôt la voix off du réalisateur énonce les noms de plusieurs de ces victimes anéantis par la machine de guerre du capitalisme marchand. Tout en douceur, la caméra vient alors recadrer la radiographie de l’un de ces corps oubliés par l’Histoire. À côté du poumon se dessine l’ombre d’une chainette agrémentée d’un cœur, bijou dérisoire et pourtant si émouvant parce qu’arraché au temps de l’oubli. Dans cette décision du regard s’inscrit toute la pudeur bienveillante du cinéaste envers son sujet. Même si les dernières images – Benammar n’est pas dupe – reconduisent la danse des radiographies mortifères pour souligner que l’exploitation de l’homme se poursuit aujourd’hui comme hier, Peugeot pulmonaire affirme haut et fort son souci du sort d’une humanité souffrante, offerte au rouleau compresseur du tout-économique mondialisé.

Découvrez Peugeot pulmonaire d’ici le 25 novembre dans la section Contester le pouvoir des RIDM, sur la plateforme en ligne du festival.

 


24 novembre 2020