Je m'abonne
Critiques

PHÉNIX

Jonathan Beaulieu-Cyr

par Mélopée B. Montminy

Jonathan Beaulieu-Cyr nous convie à même ses souvenirs d’adolescence dans Phénix, son second long métrage. D’entrée de jeu c’est annoncé : l’histoire racontée est précisément la sienne, celle de sa famille et de son père sur le point d’être déployé en Afghanistan au milieu des années 2000. On l’explicite avec une déclaration écrite où l’usage du « je » scelle le ton solennel d’une scène d’ouverture qui nous plonge d’emblée dans la connivence d’une famille. Intérieur nuit – voiture; rire et tendresse entre une mère et son fils. Malgré la rigolade, on sait déjà que Phénix n’aura pas le même bagout désopilant que Mad Dog Labine (2018), l’inattendu et irrévérencieux premier film de Beaulieu-Cyr, coréalisé avec Renaud Lessard. Désormais seul à la réalisation, le cinéaste mise sur l’intime, non seulement dans une posture affective rendant hommage à ses parents, mais aussi dans une perspective historique qui questionne le bien-fondé d’une intervention controversée des Forces armées canadiennes qui aura marqué durablement celles et ceux qui y ont pris part. Le tout incorporé à une intrigue au sujet d’une équipe de soccer, qui donne au film son titre.

À travers le regard adolescent de Jacob (Aksel Leblanc), on observe délicatement les tensions se déplier dans la vie d’un couple dont la mère, Michelle (Évelyne Brochu), est aux études en psychologie et dont le père, Joël (Maxime Genois), profite de l’été avec ses proches avant de les quitter pour une mission plus risquée qu’à son habitude. Afin de passer plus de temps avec son fils, le soldat décide de prendre les rênes d’une équipe de soccer, la pire de la ligue, et d’y insuffler toute sa bonhomie pour motiver les joueurs – à l’instar de cet oiseau magique qui pour renaître doit d’abord brûler. On percevait dans Mad Dog Labine une facilité et une aisance dans la direction d’une distribution principalement juvénile, qui allait de pair avec une proposition cinématographique fougueuse, curieuse et libre. Les scènes de soccer de Phénix confirment cette habileté de Beaulieu-Cyr dans la collaboration ludique avec de jeunes acteurs. Cette trame sportive non seulement expose les tensions entre Joël, éternel enfant, et Jacob, cap vers la maturité, mais présente aussi la personnalité joviale et déterminée d’un père pétulant de tendresse, qui s’épanouit à travers l’esprit d’équipe et l’enthousiasme gamin. Car si Joël est un « gars de gang », ce qui explique en partie sa place au sein des forces armées, il semble parfois largué par ses semblables, alors qu’il lui arrive d’être la cible de moqueries, amicales mais persistantes. Volontaire et guilleret, le papa-poney incarne l’amusement, un peu gauchement, toujours prêt à se mettre à quatre pattes pour ses enfants ou à leur faire profiter des plaisirs glacés de l’été. Désireux de combler ses absences récurrentes, il ne met pas forcément l’énergie où elle est attendue. Son attitude est à la fois en décalage avec les attentes de Michelle, qui souhaiterait davantage de stabilité pour son fils, et avec celles de son ado, pour qui ces petits jeux ne veulent plus dire grand-chose. Ce faisant, le caractère attachant et sensible du personnage incarné par Maxime Genois fleurit véritablement, dans toute sa complexité, alors qu’on l’observe par les yeux de son fils, tanguant entre le désarroi et l’admiration.

Des militaires mangent dehors en souriant

Le privé est politique, mais, pour Jonathan Beaulieu-Cyr, il s’avère géopolitique. Au fil du récit surgissent les questionnements de Jacob, qui ne peut comprendre pourquoi son père devrait mettre sa vie en péril. Parmi les adultes de son entourage, personne n’est à même de justifier pareille opération militaire, que ce soit sa mère, qui exprime sa confiance en la réputation pacifique du Canada, ou encore le principal intéressé, qui ne semble motivé par aucune conviction profonde. Le seul à verbaliser une quelconque motivation est un ami et collègue de Joël, mais ses arguments ne sont que pécuniaires et plutôt nihilistes. On comprendra, au moyen d’un carton explicatif en amorce du générique de fin, que le père du réalisateur est revenu, sans surprise, traumatisé de son expérience en Afghanistan. Tandis que la cruelle inutilité de cette intervention militaire fait maintenant consensus, force est d’admettre que la méfiance de l’adolescent pour qui « dormir la nuit c’est trop mainstream » était fondée.

La sincérité de la démarche de Jonathan Beaulieu-Cyr ne fait aucun doute. Elle est perceptible dans le ton intimiste comme dans la construction des personnages. Toutefois, le souci d’authenticité dont fait preuve le cinéaste est parfois à double tranchant. D’une part, le récit épouse la délicatesse de la mémoire, sensible, entre l’hyperréalisme et l’onirique – à l’instar de Aftersun (2022) de Charlotte Wells, qui était également inspiré d’un été de souvenirs avec son père. À travers le regard aimant de Beaulieu-Cyr, la simplicité scintille et les pièces de monnaie se transforment en un romantique lit de gemmes. De la caméra à ras le sol imitant le point de vue de l’enfant à la perspective parfois floue ou brillante flirtant avec l’impressionnisme, un souci perceptible d’évocation du souvenir parsème le film. D’autre part, on discerne le défi que représente le fait de raconter une histoire, une famille et sa dynamique, en s’inspirant à la source évanescente du souvenir. L’insertion d’anecdotes ou la démonstration de traits de personnalité, aussi charmants et francs soient-ils, se fait parfois au prix d’une certaine organicité, tordus par le prisme de l’intrigue qui inévitablement transforme le spontané en utilitaire et aspire le réel de sa pureté. Malgré leur sincérité et leur finesse, les dialogues paraissent parfois un brin forcés, surlignant ce que les interprètes, dont le jeu est au diapason du regard hypersensible du cinéaste, parviennent déjà à communiquer par leur simple présence physique. Qu’à cela ne tienne, l’alchimie opère néanmoins, tant le projet est généreux et porté par l’ambition du cœur. Phénix demeure l’œuvre à fleur de peau d’un cinéaste qui signe sa première réalisation en solo. Véritable lettre d’amour à ses parents, le long métrage de Jonathan Beaulieu-Cyr se révèle avant tout d’une douceur contagieuse.


22 août 2025