Critiques

Pina

Wim Wenders

par Robert Lévesque

Pour connaître l’inspiration, l’ampleur et la force du travail de Pina Bausch il faudra aller voir ailleurs que chez le déjà vieux jeune Wim Wenders devenu un beau paresseux qui se la coule facile, qui fait ronron de sa réputation de plus en plus ancienne (c’est devenu silence on ronfle, son affaire…). Il faudra plutôt revoir le film que la magistrale chorégraphe allemande a signé elle-même dans les années 87 à 89 (trois ans d’approfondissement dans l’avancée de sa méthode basée sur la non-méthode, sur l’infini de l’écriture muette du corps) et qui s’appelait Die Klage der Kaiserin (Le baiser de l’impératrice), puis voir ou revoir l’heure documentaire réglée par Chantal Ackerman, Un jour Pina a demandé, dans laquelle la cinéaste belge faisait tout ce que Wenders n’a pas fait, observer intelligemment l’inexplicable, être là, écouter la danse, regarder l’invisible, deviner l’indécelable, se troubler émue devant le génie.

Ce Pina de Wenders, entrepris quelques semaines avant la mort inattendue de l’immense artiste (le 30 juin 2009) et continué sans elle (et sans ailes, ni désirs…) est un échec assez pitoyable, un cas accablant. Ce film est d’une insignifiance qui atterrera le cinéphile intelligent, et qui choquera tous les véritables admirateurs de la plus grande chorégraphe du vingtième siècle, une artiste universelle, une des voix muettes les plus importantes de l’histoire de l’art moderne, à l’égal des Brecht et des Beckett (car, à mon avis, elle relie dans le mouvement l’intellectualisme de Brecht et l’humanisme de Beckett, la grande Pina). Lorsque l’on sort de la projection de ce Pina-là, rien ne nous indique que la dame en question, singulièrement absente et de corps et d’esprit dans ce film, fut une révolutionnaire du langage artistique, la plus grande interprète des désarrois humains de l’après-guerre, atteignant par un sens inné et si puissant du théâtre, autant que de la danse (le tanztheater), un sommet inégalé de sens ; c’était une impératrice sombre, angoissée, fumeuse, taiseuse, mais aux élaborations radicales, aux œuvres inouïes, aux réalisations éclairées…

Pépère, assis sur sa filmographie, jamais contrarié, toujours apparemment sûr de lui, s’est contenté de placer des caméras comme des gardiens de musée sur roulettes, il filme des bouts ici et là de ballets non identifiés (et c’est même plus choquant, cette non-identification, cette banalisation des oeuvres, quand on les connaît bien lesdits ballets) et sans qu’on puisse suivre un cheminement intelligible, un trajet sérieux, au contraire c’est la visite pressée, sans ordre, sans rythme, d’une exposition Bausch avec des arrêts à la clé devant les gueules en gros plan silencieux des danseurs, comme autant de tableaux, lesquels danseurs disent, mais en voix-off, des banalités sans aucun doute dues à l’insignifiance et au manque de curiosité de celui qui les filme avec une si superficielle manière d’attention…

Le procédé en 3D n’apporte rien d’autre qu’un agacement, un certain mal de tête à la longue. Cette technique-là vient d’ailleurs en complet contresens avec le travail esthétique qui est celui de Pina Bausch. Ce truc rétro-moderne qui sent ses années 50 dérange et gâche la beauté qui, depuis ses premiers ballets, depuis les années 70, depuis son Café Müller et ses chaises noires, depuis Nelken et ses œillets blancs, éclate aux yeux de tous les spectateurs (en salle ou devant des captations). Ces beautés souveraines et totales des ballets Bausch n’ont besoin d’aucun support, d’aucun gadget technique, d’aucune retouche, d’aucune intervention autre que celle, la sienne, inquiète et naturelle, subtile et dominatrice, ces beautés reptiliennes et violentes relevant des secrets de son art, de sa mathématique subliminale, de sa balistique gestuelle, la scène lui étant, comme chez Bach, un clavier non pas bien tempéré… mais tempétueux.

Pina Bausch était un sujet beaucoup trop fort (trop haut) pour ce cinéaste en chute, en perte d’inspiration et de talent, qu’est Wim Wenders. Autant avec le vieux Nicholas Ray mourant, il avait encore l’œoeil juste en 1980 avec son fameux Nick’s Movie, autant il avait su rendre quelque chose de l’univers de Yasujiro Ozu dans Tokyo-Ga en 1985, autant, à force de nous montrer des extraits de ballets de Pina Bausch dansés la plupart du temps hors scène, transplantés dans la ville de Wuppertal, dans des lieux urbains ou campagnards, autant il s’éloigne de son sujet. Il n’a même pas su nous amener, au moins, à l’inaccessibilité palpable d’une telle artiste, comme Clouzot avait su si bien le faire avec Picasso…

Cinéphiles, « ballettophiles », ou amateurs de 3D, abstenez-vous.

La bande-annonce de Pina:


15 décembre 2011