Critiques

Plaire, aimer et courir vite

Christophe Honoré

par André Roy

« Avant je croyais que notre métier, c’était d’inventer des choses ; maintenant, je crois que c’est de bien les raconter. […] Pour ma part, j’ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi… » Ces mots sont du dramaturge Bernard-Marie Koltès à qui Christophe Honoré rend hommage dans son dernier opus, par des citations et une visite au cimetière Montmartre, mots qui ont probablement servi de ligne directrice à Plaire, aimer et courir vite. C’est un film qui se veut grand public — il raconte une histoire d’amour, un mélodrame même —, le titre du film semblant clamer ses intentions, celles de plaire, d’être aimé et de courir vite pour aller le voir. Au contraire. C’est un film d’une simplicité étonnante par sa modernité ; il est grave sous son apparente volonté de paraître allègre ; il baigne dans une grande douceur malgré son fond cruel. Un film d’amour et de mort, une éducation sentimentale au temps du sida.

Nous sommes en 1993. Il y a Arthur, il a vingt ans, est étudiant et vit à Rennes. Il rencontre dans une salle de cinéma Jacques, un écrivain père d’un enfant, en panne d’inspiration, de quinze ans son aîné. Leur première rencontre est faite de réticence de la part de Jacques qui ne veut pas faire l’amour avec un Arthur entreprenant. On comprendra pourquoi : il est séropositif ; il sait qu’il va mourir. Ils se reverront quand Arthur débarquera à Paris où la vie de Jacques est difficile autant sentimentalement que socialement ; il a trois amants, dont un ancien, un qu’il voit par intermittences et un autre très malade du sida.

Plaire, aimer et courir vite est une chronique amoureuse des années sida éloignée par sa méthode et son style de deux films qui ont compulsé ce temps-là : Juste la fin du monde de Xavier Dolan d’après la pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce et 120 battements par minute de Robin Campillo. Le premier est un huis clos cathartique sur fond de règlement de compte familial ; l’autre, une fresque racontant un combat politique avec en son centre une histoire d’amour. L’un est claustrophobique ; l’autre, exubérant. De ces deux œuvres, le film d’Honoré se détache par sa vision intimiste et sa sobriété : c’est à la fois une romance traversée par le sida et un mélodrame nécessairement fatal, qui ne sont ni lourds ni larmoyants. Le cinéaste décrit bien cette époque marquée par l’insouciance (le personnage d’Arthur, interprété magnifiquement par Vincent Lacoste) et par le souci d’aimer (pour un Jacques inquiet, au bord de la détresse, joué par un Pierre Deladonchamps magnétique). C’est un récit sensible et mélancolique, celui de désirs qui s’entremêlent et de lieux enrobés dans une lumière bleutée funèbre. C’est un roman d’apprentissage où le jeune Arthur connaîtra l’amour, ses inconstances comme ses conséquences, sous l’œil d’un maître, Jacques, tendre et cruel en même temps, qui, après avoir transmis son enseignement, peut mourir ; ce dernier aura, lui aussi, beaucoup appris, ne serait-ce que dire « tu » au lieu de « vous ». Plaire, aimer et courir vite se lit comme une histoire de générations qui se rencontrent et de transmissions culturelles.

Christophe Honoré nous livre une troublante histoire d’amour avec des personnages pleins de contradictions, blessés, naviguant à vue entre ivresses et afflictions. Ils sont désaccordés, ne savent pas toujours ce qu’ils veulent. Le réalisateur leur donne pourtant une pesanteur dans les faits de la vie quotidienne et dans leurs échanges (les dialogues sont très beaux par leur aspect littéraire, dénués de toute préciosité). Les relations entre Jacques et ses amis ne sont pas exemptes d’une certaine brutalité qui apparaît comme une arme de défense. Jacques, en particulier, est très peu compassionnel (voir son refus d’une cérémonie des adieux à un Pierre agonisant) ; il a peur de montrer ses émotions ; ce n’est pas un sentimental comme peut l’être Arthur, jeune chien fou, prêt à toutes les folies (dont celle de quitter Rennes pour monter à Paris). Presque un corps étranger parmi toutes ces personnes âgées et malades, le jeune homme est également un élément de réconciliation (voir la scène où il convainc Mathieu de coucher avec lui dans le lit avec Jacques pour la nuit). Le film est ainsi fait, se collant aux trajectoires des personnages, sur leurs fuites en avant, avançant par stases, jouant sur l’inachèvement de chaque scène, jusqu’à ce que le film s’interrompe parce qu’il n’y a plus personne à qui parler (Arthur seul dans les rues de Paris la nuit). C’est un récit épuré, pur même, que ne lestent pas ses références littéraires (Koltès cité plusieurs fois), cinématographiques (Truffaut, Fassbinder, Carax) et musicales nombreuses (Massive Attack, Prefab Sprout, Ride…). C’est un film impressionniste, chaque scène apparaissant comme une tache claire ou sombre d’un tableau. C’est une histoire d’amour moderne et homosexuelle, celle où on dit qu’il faut plaire, qu’il faut aimer et qu’il faut courir après l’amour avant qu’il ne disparaisse — comme si l’éternité se blottissait dans la suspension de cet amour, au-delà de la maladie et de la mort.


21 décembre 2018
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