Critiques

Premières armes

Jean-François Caissy

par Robert Daudelin

Jean-François Caissy pratique un cinéma de l’immersion dans lequel les lieux surdéterminent la forme du film et balisent son discours. La belle visite (2009) et La marche à suivre (2014) étaient exemplaires de cette approche, comme de la maîtrise déjà acquise d’un cinéaste en début de carrière. Dans les deux cas, le cinéaste avait en quelque sorte trouvé son rythme de travail au contact des espaces qu’il voulait apprivoiser : les visites au motel transformé en maison de retraite pour personnes âgées étaient irrégulières et le tournage se poursuivit sur plusieurs mois; l’école secondaire de Gaspésie, lieu du second film, fît aussi l’objet d’un tournage sans calendrier contraignant, échelonné sur plusieurs semaines. Avec Premières armes, Caissy reste fidèle à son approche des lieux, mais la donne change totalement : le cinéaste et son équipe étaient soumis à un horaire inflexible (les douze semaines de la formation de base d’un soldat) pour nous livrer le portrait éclaté d’un environnement très particulier, le centre de formation militaire de l’armée canadienne à St-Jean-sur-Richelieu, et de ses nouveaux pensionnaires.

Comme les films précédents, Premières armes est d’abord un portrait de groupe dans lequel les individualités se fondent. Les jeunes recrues ont bien un profil, certains se présentent même à la caméra (nom, âge, ville d’origine, motivations), mais c’est pour se fondre rapidement dans le groupe d’appartenance, comme va le leur imposer la discipline militaire. Plusieurs traînent même avec eux leur mystère, telle cette jeune mère de 32 ans qui laisse derrière elle deux jeunes enfants, ou encore ce trentenaire, père d’un enfant de 16 jours au moment de son arrivée au centre de formation, sans oublier celui qui a glissé dans ses bagages Le Prince de Machiavel ! Mais tous et toutes sont d’abord là pour devenir soldats, prêt à se soumettre à la règle, aussi bête qu’irrationnelle, qui va les dépouiller systématiquement de leur identité pour en faire des « défenseurs de la patrie ».

Mais le propos de Jean-François Caissy n’en est pas un de dénonciation – d’autres (Wiseman, Kubrick, Jewison) l’ont déjà fait avant lui ; il nous propose plus simplement, sans juger, mais sans cacher la réalité des faits non plus, de vivre aux côtés de ces jeunes hommes et jeunes femmes qui ont choisi librement – le service militaire obligatoire, tel qu’il existe dans d’autres pays, est une réalité bien différente – la « carrière des armes », comme on dit familièrement, carrière qui pourtant se limitera dans la plupart des cas à un emploi dans un bureau ou dans un service technique, bien loin des zones de combat. La caméra fixe des moments de leur quotidien, souvent lourd et abrutissant ; témoigne parfois de leur trouble et de leurs doutes ; toujours nous invite à partager leur apprentissage, dans une intimité complice.

L’armée, comme institution, même si elle n’est pas vraiment le sujet de Premières armes, n’est évidemment pas absente du film. Elle est notamment bien présente dans sa langue primaire censée traduire l’ordre et la discipline, une langue caricaturale à laquelle les jeunes soldats sont rigoureusement soumis alors que leurs supérieurs l’humanisent périodiquement en glissant dans leurs réprimandes quelques jurons bien de chez nous. L’armée est aussi présente partout sur la bande sonore du film, dans les commandements hurlés, comme dans les bruits de bottes et de talons qui claquent. Le travail sur cette cacophonie délibérée est remarquable ; à l’évidence, le son d’ambiance (« wild ») est trafiqué, stylisé1 juste assez pour en faire une composante essentielle, un des ressorts dramatiques du film : ce son épuise, brise celui ou celle qui résiste encore.

Comme pour les films précédents, Jean-François Caissy s’est entouré de ses fidèles collaborateurs (Nicolas Canniccioni à la caméra et Mathieu Bouchard-Malo au montage) et leur complicité absolue est pour beaucoup dans la réussite du film : la justesse des positions de caméra (le travelling arrière de la séquence d’ouverture) et la capacité à se faire oublier ne se démentent jamais, laissant au spectateur le soin de définir son point de vue, ce qui rend tout commentaire superflu.

En véritable héritier du cinéma direct, Jean-François Caissy filme à juste distance, sans juger, en nous proposant de regarder intensément. Quel que soit le lieu, il le fait avec intuition, et avec art. Ce cinéma nous appartient presque en propre ; il est toujours bien vivant, riche en surprises et en découvertes.

 

1. D’où l’importance de l’intervention de Frédéric Cloutier dans la conception sonore du film, une première collaboration avec Jean-François Caissy pour ce partenaire de longue date de Denis Côté (Bestiaire, Vic et Flo ont vu un ours, Curling, Ta peau si lisse).    


24 janvier 2019
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