Critiques

Prière pour une mitaine perdue

Jean-François Lesage

par Robert Daudelin

En aucune façon Prière pour une mitaine perdue est-il une suite à La rivière cachée (2017), le film précédent de Jean-François Lesage ; il en est pourtant un heureux prolongement, dans sa poésie douce, comme dans sa capacité d’écoute. Prière pour une mitaine perdue est un authentique geste de cinéma d’une justesse rare qui sait capter l’émotion là où elle se cache, dans la lumière du quotidien et dans les paroles échangées.

Utilisant le bureau des objets trouvés de la STM comme lieu de casting, Lesage propose à ceux et celles qui y défilent de se confier à sa caméra, une caméra qui écoute, prête à recevoir les confidences, capable d’empathie. Ainsi, quoi de plus banal que d’oublier sa tuque dans le métro durant l’hiver montréalais ? Pas pour Suzanne : sa tuque, elle l’avait tricotée avec amour et elle lui allait bien ; elle faisait intimement partie de sa vie et, parlant de sa tuque, c’est dans son intimité qu’elle nous fait pénétrer. Cette quête de confidences se poursuit avec Mary au si bel accent, avec Blaise qui a perdu sa mère dans son village africain et avec Joe qui a perdu son père en Haïti. Tous sont émouvants. Ayant accepté l’invitation du cinéaste, ils se livrent avec une générosité magnifique. Pendant ce temps, c’est la tempête rue Rachel ; le vent souffle fort et la nuit est froide – froide, mais belle dans un noir et blanc légèrement stylisé qui, avec sa luminosité, devient une nouvelle couleur et a la même douceur que les propos des personnages.

Comme précédemment, Lesage fait pleine confiance à la caméra, un peu à la manière des pionniers du cinéma direct qui avaient très bien compris que celle-ci n’est pas un outil neutre. Ici la caméra, beaucoup plus qu’un témoin, est le premier protagoniste du film ; c’est elle qui crée la situation et sollicite la parole. Privilégiant un tournage étalé sur plusieurs mois, le cinéaste multiplie les rencontres fortuites, confiant que la caméra, présence dynamique, saura trouver le chemin juste vers la parole qui porte, vers la vie qui bat.

Il va sans dire que l’étape du montage est déterminante dans une telle démarche. Pour Lesage, ce moment est « le noyau dur »[1] de sa création, même qu’il s’autorise la collaboration de deux monteurs, histoire de mieux comprendre ce qui se cache dans les images accumulées et, ultimement, d’y trouver le film. Une opération qui est magistralement réussie dans le cas qui nous occupe. Les raccords, les transitions fortuites, sont ici aussi évidentes et imperceptibles que la contrebasse qui accompagne les patineurs du parc Lafontaine.

Jean-François Lesage se définit comme « cinéaste du réel », mais ce réel il n’a de cesse de le transformer, de l’utiliser comme matériau de sa création. Ainsi, si la tempête de neige est bien réelle, les flocons qui dansent sur la clarinette de Samuel Blais dans la séquence d’ouverture du film, appartiennent au rêve, plus qu’à notre expérience de la neige qui nous frappe le visage. Le vent aussi est légèrement plus que le vent, une musique envoûtante sans laquelle la tempête n’aurait aucun sens.

Quant aux nombreux personnages qui habitent le film, jamais leurs gestes ou leurs paroles ne sont enregistrées à plat : chaque conversation ouvre sur un « voyage intérieur », comme le dit si justement le cinéaste lui-même. D’un dîner entre amis, ou d’un verre au salon, rien n’échappe à la caméra de Lesage qui, au besoin, s’autorise un pan discret pour ne rien perdre des confidences à travers lesquelles se côtoient les pertes et les espoirs qui constituent la raison d’être même du film. Au besoin, on peut toujours réunir celles-ci en une chorale magnifiquement lyrique qui redit l’espoir toujours vivant de retrouver l’objet – ou l’être – perdu.

Film sur la perte, d’un objet, d’un pays, d’un être cher, Prière pour une mitaine perdue est aussi un film sur la fraternité, sur le désir de partager. Jean-François Lesage eut-il été écrivain, on aurait taxé son nouvel opus de poème en prose ; son nouveau film est une œuvre ouverte qui accueille le spectateur pour le transporter dans un ailleurs chaleureux que définit bien L’écharpe, la belle chanson de Félix Leclerc si pertinemment incluse dans un des moments marquants du film. Ce film unique, bouleversant dans sa simplicité, est assurément un des temps forts du cinéma québécois en cette année de pandémie.

 


10 décembre 2021