PRIMETIME
Lance Oppenheim
par Elijah Baron
Cinquante ans après Network (Sidney Lumet, 1976), une tradition demeure : quand le cinéma se penche sur le monde de la télévision, ce n’est pas toujours pour en faire l’éloge. Même le pauvre dinosaure Barney en a écopé cet été avec le sanglant Buddy (Casper Kelly, 2026). Mêlant la satire du premier et l’horreur surréaliste du deuxième, Primetime prend dans sa ligne de mire l’émission de téléréalité To Catch a Predator (2004-2007), qui se consacrait sous couvert de journalisme à la traque spectacularisée d’hommes soupçonnés de rechercher des relations sexuelles avec des mineurs. C’est une cible assez facile à atteindre vu le degré d’exploitation auquel se sont livrés l’animateur Chris Hansen (Robert Pattinson) et son équipe afin d’élever leur entreprise au statut d’étrange phénomène de masse. Le concept : se faire passer pour de jeunes adolescents afin d’attirer par tous les moyens des inconnus dans une maison remplie de caméras cachées, avant que Hansen ne les confronte sous les yeux du monde entier. La télévision n’est toutefois qu’une partie de l’équation, car l’émission – qui s’appuyait sur le clavardage en ligne – a ensuite migré vers YouTube, où son culte s’est poursuivi pour inspirer de nouveaux imitateurs. En dialogue délirant avec la culture Internet, plus encore qu’avec celle du petit écran, le film convoque Hansen en tant que figure mythifiée et mémifiée pour le livrer en pâture à un Pattinson plus maximaliste que jamais dans son incarnation de l’obscénité morale.
« Je te déshabillerai et tu me déshabilleras, toi aussi. » On ne comprend pas tout de suite le sens de cette phrase, prononcée insidieusement par Hansen à son premier suspect, lors d’une confrontation introductive filmée comme une mise à mort. Le message ne fait toutefois aucun doute : après une carrière d’exécutions publiques à la caméra, cet animateur particulièrement bien habillé et maîtrisé perdra son masque de professionnalisme pour être lui-même mis à nu et donné en spectacle. Ce fantasme de voir l’ultime arroseur arrosé n’est pas nouveau, ayant notamment inspiré une scène mémorable de la série d’animation The Boondocks (2005-2014), mais Pattinson s’approprie entièrement le personnage pour tantôt imiter ses poses et répliques emblématiques avec un perfectionnisme moqueur, tantôt s’en servir comme pantin pour l’emmener aux antipodes de sa représentation habituelle. Le plaisir coupable de l’émission était de voir les interlocuteurs de Hansen perdre le contrôle de leur vie ; dans Primetime, c’est Hansen qui est entraîné dans une spirale infernale dont on ne le verra plus ressortir. Il y a toutefois un certain manque de nuances dans la façon dont la mise en scène inverse les rôles, faisant des potentiels criminels sexuels qu’il confronte des juges moraux, voire des martyrs. Le film excelle quand il laisse régner la tension et l’ambiguïté, lors de scènes de tournage au milieu de décors déstabilisants dans lesquels on se perd par moments comme dans le labyrinthe du Minotaure.

To Catch a Predator peut certes sembler un sujet improbable pour un projet hollywoodien le moindrement prestigieux, à condition d’oublier que la Maison-Blanche est, elle aussi, présentement occupée par une vedette de téléréalité avide de temps d’antenne et d’humiliation d’autrui, vue par nombreux sympathisants comme menant une guerre sainte contre une « cabale de pédophiles ». Si le documentariste Lance Oppenheim insiste assez peu sur ce sous-texte contemporain, ancrant sa première œuvre de fiction dans la culture médiatique des années 2000 – caméras d’époque à l’appui –, Primetime est néanmoins le récit tragique d’une convergence sans doute inévitable entre pouvoir et divertissement poubelle. D’une part, le film suit un schéma classique en retraçant plus ou moins fidèlement les événements dramatiques qui mèneront à l’ascension de l’émission, puis à son annulation ; de l’autre, il propose une plongée cauchemardesque et expressionniste dans la logique psychologico-médiatique que Hansen contribue à installer, de façon à retourner celle-ci contre son créateur. Bien que ces deux orientations se bousculent, le résultat se révèle diaboliquement stimulant, l’esthétique chatoyante et le jeu inspiré d’une distribution éclectique – de Phoebe Bridgers à Alex Winter – compensant toute facilité scénaristique.
La question de la limite trouble entre authenticité et performance, réalité documentaire et fantasmagorie, se trouve au cœur du film et de la démarche de Oppenheim. Ses précédents projets documentaires, Some Kind of Heaven (2020), Spermworld (2024) et Ren Faire (2024), se situaient dans une sorte d’entre-deux, tels des reportages rêvés à partir de mondes clos sur eux-mêmes, avec toujours une même fascination pour le rapport d’individus ordinaires à l’artificialité de leur existence. Primetime poursuit sur cette voie, cette fois à travers le prisme de la fiction et du jeu assumé, dans lequel se rencontrent plusieurs couches de simulacre. L’approche non traditionnelle de la distribution dit quelque chose de l’hybridité que recherche le cinéaste : comme chez Josh Safdie dans Marty Supreme (2025), on retrouve ici des stars chevronnées aux côtés de seconds rôles inattendus et des personnalités issues d’horizons divers, y compris un ancien PDG dans son propre rôle. Oppenheim affectionne particulièrement les gros plans qui révèlent les moindres mouvements d’âme de ses sujets, et, dirigés ici sur des acteurs en plein travail, ils servent avant tout à souligner la part de vulnérabilité inhérente à cette profession. D’où la place déterminante accordée à d’anciens enfants stars – Jonathan Lipnicki et Skyler Gisondo –, le second prenant peu à peu une place centrale dans l’intrigue en tant que Decoy Dan, jeune comédien sur lequel l’émission perpétue paradoxalement le même conditionnement psychologique qu’elle prétend combattre. La caricature peut paraître trop grossière pour porter le constat dramatique du film sur la perte d’innocence et le prix du succès, mais elle est certainement de notre époque. On n’a qu’à allumer la télévision.
1 octobre 2026



