Critiques

Prisoners

Denis Villeneuve

par Helen Faradji

C’est un conte de fées. Une version moderne de Cendrillon. Le bon petit travailleur, honnête et droit, repéré par les grands pour son travail unique, modeste et humble. Le genre d’histoire qui fait rêver et qui prouve, encore une fois, qu’il n’y a probablement rien de plus fort que l’art du storytelling quand il est maîtrisé.

Denis Villeneuve, donc, chez la Warner. Avec des stars (Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Melissa Leo), des moyens, et Roger Deakins en directeur photo. Pour le plaisir, on imagine sans peine la tête que le cinéaste québécois a du faire en ouvrant son cadeau. Deux grands yeux pétillants, et une envie irrépressible de sauter dans le grand bain. Un brin de crainte, sûrement aussi. Mais de la bonne peur, celle qui motive, qui aide à franchir les montagnes. Ce mélange de retenue un rien craintive et de vrai bonheur à filmer, à mettre en scène, se voit à l’écran, devant Prisoners. Mieux, il irradie.

Car Denis Villeneuve, ne nous leurrons pas, a fait sa marque ainsi, aux yeux des grands studios américains : celui d’un bon artisan. Au beau sens du terme. Celui d’un styliste qui, lorsqu’il ne se perd pas dans une course à l’effet tonitruant (nous sommes nombreux à nous souvenir, avec un grincement de dents, de la scène d’ouverture d’Incendies, par exemple), sait patiemment, avec sensibilité, élégance, finesse, se mettre au service de son récit.

Ici, en ses terres, Denis Villeneuve a d’ailleurs su faire preuve d’une autre qualité remarquable : celle de savoir, ce talent bien particulier en poche, et avec plus ou moins de succès, se frotter avec audace à des destins troubles, des sujets forts. L’avortement, les massacres en cadre estudiantin, l’identité…

Mais dans le transfert vers Hollywood, quelque chose s’est perdu.

Car, le problème de Prisoners n’en est assurément pas un de mise en scène. Atmosphère sans cesse anxiogène intensifiée encore par un usage malin et subtil de la musique, profondeur de champs forestières ramenant sans cesse ces pauvres hères (un père de famille traumatisé par l’enlèvement de sa fille, un flic dépassé par l’ampleur du crime) à leurs conditions d’humains, clairs-obscurs inquiétants faisant se correspondre les méandres des esprits torturés et la rudesse boueuse, glaciale de cette banlieue semi-rurale de Boston, réalisme âpre : l’aplomb de Denis Villeneuve n’est pas resté à la frontière. Comment ne pas s’en réjouir ?

Pourtant, c’est davantage du côté du fond que la patte Villeneuve, celle-là même qui semblait le pousser toujours du côté de l’ardu, de l’ambition, du multidimensionnel, paraît être restée au pays. Comme si, au fond, peu importait le fond, justement, et restait seulement l’envie de montrer sa forme.

Les tentatives de dire le monde, de le regarder droit dans les yeux, à travers ce scénario signé Aaron Guzikowski, sont certes là. Particulièrement du point de vue religieux. Ouverture du film sur une prière en voix-off, gros plan sur la croix que Jackman porte dans le cou, alors qu’il s’apprête à faire un Charles Bronson de lui-même en pratiquant une auto-justice peu ragoûtante : la piste d’un grand film sur la relation souvent hypocrite des Américains à la chrétienté, par exemple, s’ouvrait en grand.

Mais, bien tristement, c’est dans les mêmes grandes largeurs qu’elle se refermait aussitôt, se perdant, avec le film, dans un dédale de références, de blocs-séquences quasi-autonomes en appelant autant à Winter’s Bone pour son réalisme, aux 7 jours du Talion pour l’épisode torture, à Zodiac pour l’aspect enquête qui stagne ou à Silence of the Lambs pour les révélations finales, cités comme autant de balises artficielles ne s’arrimant jamais réellement les uns aux autres, ou dans une reconduite des « rôles » traditionnels attribués par la mauvaise série B aux hommes (nos dieux, nos sauveurs) et aux femmes (les pleureuses fuyant la réalité dans les pilules)… Le style est là, oui, mais pour dire quoi ? Prisoners ne semble qu’esquisser ses réflexions, les poser sur la table pour ensuite mieux les oublier là, sans réellement s’en préoccuper, comme si l’on se contentait d’ouvrir la porte à quelques pensées sur la banalité du mal (comment réagir lorsqu’il nous est fait), la justice (peut-on encore faire confiance aux institutions ?), la famille (le père peut-il encore être un chef de clan ?), la religion, l’urbanité (survit-on mieux lorsqu’on est seuls au monde ?), la folie (qui et comment frappe-t-elle ?) uniquement avancées pour servir, en réalité, à amener ce fameux twist final, rocambolesque et sans réel intérêt.

Que Denis Villeneuve soit un réalisateur au flair et à la compétence extraordinaires, impossible d’en douter. Mais nous attendons avec impatience son autre projet américain, Enemy, adapté du roman de Saramago, pour savoir si son talent de cinéaste, celui-là même qui ne le faisait pas baisser les yeux, ni la caméra, devant la complexité du monde, celui-là même qui lui fait affronter plutôt qu’habilement se désengager, a, lui aussi, eu sa place dans ses valises.

La bande-annonce de Prisoners
 


23 septembre 2013