Critiques

PROMENADES NOCTURNES

Ryan McKenna

par Robert Daudelin

Son court métrage Four Mile Creek fut l’une des bonnes surprises des dernières Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Il était donc temps de mettre à l’affiche Promenades nocturnes, découvert et primé au Festival du nouveau cinéma de 2022.

Quatrième long métrage de Ryan McKenna, Promenades nocturnes est le récit de la dérive vers la démence précoce d’Ethel, une femme vivant seule dans un modeste logement et pour qui les visites périodiques de sa fille constituent les uniques liens avec le monde extérieur.

Ethel est incarnée par la femme de théâtre Marie Brassard qui hante l’écran et nous entraîne à sa suite dans un périlleux voyage vers le silence et une solitude dont on ne revient plus. Un regard qui toujours cherche un point d’appui, une démarche qui s’accroche au sol et le poids du corps qui déjà semble appartenir à un monde autre : le jeu éminemment physique de l’actrice nous interpelle dès les premiers plans du film et nous n’avons pas d’autre choix que d’accompagner étroitement son personnage dans sa dérive tragique.

Si le film démarre en mode réaliste, chaque élément appartenant au quotidien de l’héroïne étant bien présent, le cinéaste change rapidement de registre, sa préoccupation étant de nous immiscer dans l’univers mental de cette femme à qui le réel échappe et pour qui tout devient flou. Ethel est happée par la lumière ; le monde n’est plus qu’un jeu de miroir, un kaléidoscope en mouvement permanent. Si les visites de la fille (Sarianne Cormier) sont l’occasion pour la maladie de manifester sa réalité (trous de mémoire, vêtements à l’envers), les échappées dans la nuit ont aussi leur réalité, les deux temps s’accordant sans rupture, complémentaires autant que nécessaires. Jamais le film n’y voit de discontinuité, au contraire, le passage d’un ordre à un autre se fait toujours harmonieusement, Ethel se détachant progressivement du réel.

femme seule dans une forêt avec l'image un peu floue

Bricoleur impénitent, fier héritier du Winnipeg Brutalist Manifesto, dont il partage les principes avec son ami Matthew Rankin, McKenna sait brillamment se tirer d’affaire avec un budget à l’évidence symbolique. Pour nous rendre bien concret l’univers dans lequel Ethel s’enferme progressivement, aucun usage d’effets numériques, plutôt le recours à des trucages du cinéma des premiers temps (images démultipliées, vitres superposées) et à des éclairages non réalistes. Le résultat est impressionnant : la pauvreté même des moyens rend tangible l’univers clos dans lequel Ethel s’installe définitivement. Les références au réel mesurable n’en sont pas pour autant absentes : la maison de retraite, ses pensionnaires fantomatiques et son soignant (Martin Dubreuil) constituent désormais autant de barrières pour celle qui, depuis longtemps déjà, trouve plus facilement son chemin intime à l’occasion de ses bien nommées « promenades nocturnes ». Sans jamais enlever à ces moments leur mystère, le film, dans sa façon même de les mettre en scène (et le noir et blanc aidant), leur confère une normalité qui est celle d’Ethel : le monde de la nuit est en parfaite adéquation avec le monde intemporel qui est désormais le sien. En face, c’est le monde « officiel », pourtant bien réel, représenté par sa fille, ses visites et sa dévotion, qui devient de plus en plus hors de propos, dangereusement abstrait.

Qu’il s’agisse d’Alzheimer, ou de démence au sens large, Promenades nocturnes nous propose une immersion dans un espace qu’on ne peut qu’approximativement imaginer. La force du film est justement d’avoir donné à cet univers une réalité mesurable. Ethel est bien vivante : son trouble nous émeut et sa résistance à l’ordre nouveau qui lui est proposé est tangible. Que McKenna ait réussi ce double pari, avec les moyens très limités dont il disposait, est exemplaire de son talent et de sa connaissance intime du cinéma. C’est à se demander si la limite des moyens n’était pas un avantage pour traiter d’un sujet aussi insaisissable : le cinéaste n’avait d’autre choix que de recourir à son coffre d’outils et au talent d’une comédienne qui s’investit totalement.

Chronique d’un départ pour un ailleurs indescriptible, Promenades nocturnes emprunte ses composantes aussi bien au cinéma documentaire qu’au cinéma expérimental pour créer une fiction hybride totalement réussie qui nous permet d’approcher d’une réalité souvent présente dans nos histoires familiales. Rien dans la dérive d’Ethel ne peut nous laisser indifférents. Tout dans la démarche audacieusement originale de Ryan McKenna nous autorise à attendre encore d’autres précieuses surprises de la part de ce cinéaste inclassable.


18 janvier 2024