Critiques

Promising Young Woman

Emerald Fennell

par Prune Paycha

Pull rose fleuri, robe vaporeuse, cheveux blonds, longs, habilement tressés, ongles pastel. Cassie Thomas est dans la tendance. Victime de la mode ? Assurément. Mais pas seulement. Elle exhibe les codes pour mieux jouer l’ingénue, toute de rose vêtue. Avec ce look, on pourrait croire que… que quoi d’ailleurs ? Qu’une fille qui mâche son chewing-gum en roulant ses cheveux est une écervelée ? Que porter du rose et avoir les cheveux blonds font de vous une petite chose fragile ? On pourrait croire ça. Et à tous ceux et celles qui partagent cet avis, Promising Young Woman est une invitation à réviser les idées reçues. Embarqué.e.s par Carey Mulligan – elle-même dirigée par la réalisatrice Emerald Fennell qui signe ici son premier film – les spectateur.ice.s sont convié.e.s à marcher sur le fil du rasoir. Dans cette inconfortable posture, ils et elles sont forcé.e.s de se regarder. Par effet de miroir et de surprise, Promising Young Woman est un film décapant, provoquant, et surtout intelligent, qui vient nous chercher dans le confort de notre canapé et de notre morale. 

Promising Young Woman, c’est l’histoire de Cassie Thomas. La trentaine, Cassie vit chez ses parents. Elle bosse dans un café. Pour en arriver là, elle a fait ses premières années de médecine. On la découvre brillante, ce n’est donc pas à cause de ses résultats qu’elle n’est pas parvenue au terme de son cursus. C’est pour venir en aide à son amie Nina, victime d’agression sexuelle que Cassie décide d’interrompre ses études.Sept ans plus tard, Cassie et Nina sont encore ‘’BFF’’, en témoigne le pendentif qui ne quitte jamais le cou de la protagoniste. Et Cassie de décider d’agir. Si personne n’est en mesure d’écouter l’histoire de son amie – et de nos amies – alors elle va elle-même se faire le révélateur, le dynamiteur, de ce que l’on appelle la culture du viol.

Pour atteindre ses objectifs, Cassie endosse de multiples rôles. Carey Mulligan est d’une versatilité remarquable passant avec l’aise d’un camélon de la jeune femme éméchée à un party de bureau à l’ancienne étudiantede fac de médecine qui retrouve une vielle amie dans un resto chic, ou à la stripteaseuse engagée pour un enterrement de vie de garçon. Elle maîtrise les codes, anticipe les réactions. Cassie – diminutif de Cassandra – partage les dons comme les malheurs de sa mythique parente : Cassandre punie par Apollon pour s’être refusée à lui. Il la condamne à connaître l’avenir mais personne, jamais, ne l’écoute. La Cassie de 2020 a toujours, elle aussi, un coup d’avance. Le film est rythmé par chacune des rencontres qu’elle fait, qu’il s’agisse de divers rendez-vous ‘’romantiques’’ ou de son entrevue avec la doyenne de l’université, chaque interaction fonctionne sur le principe de l’arroseur arrosé. Les scénettes de rencontre nocturnes sont édifiantes : tous les hommes soi-disant bien intentionnés avec qui une Cassie faussement ivre se retrouve empruntent les mêmes chemins, au mot près. Ils montrent patte blanche, s’autoproclament nice guys et s’offrent en sauveurs, l’assurant qu’elle n’a rien à craindre entre leurs mains. Dans ces scènes qui jalonnent le film, les dialogues construisent un effet d’écho assourdissant : en répétant tous la même phrase au même moment dans leurs échanges, ces hommes en viennent à se confondre les uns avec les autres. Par ce jeu de duplication, le film convoque le ou les souvenirs d’expériences similaires chez la spectatrice, tandis que le spectateur peut, lui aussi, se retrouver face à son propre reflet. Ces rencontres successives ont un double effet : d’une part, celui d’un miroir grossissant révélant  des gestes rarement remis en question par leurs auteurs et, d’autre part, celui d’un réveil douloureux pour qui se reconnaîtrait en Cassie. Du reste, cette dernière ne joue pas seulement avec son apparence faisant d’elle l’appât d’un soir. En naviguant dans toutes les classes sociales et toutes les situations, le personnage, usant des mêmes outils discursifs pour tendre une sorte de piège à ses interlocuteur.trice.s, ne s’arrête pas à la dénonciation d’inconduites intimes. À travers ses différents interlocuteur.trices, ce sont tous les mécanismes de la culture du viol en tant que système, qu’elle expose. L’entrevue avec la doyenne de la faculté de médecine, femme de pouvoir bien sous tous rapports, est une parfaite illustration de cet ensemble de comportements et de paroles qui minimisent voire invisibilisent  le viol. Cette bonne vieille présomption d’innocence doit en avoir plein le dos d’accueillir en son enceinte protectrice un ramassis de violeurs. 

D’aucun taxeront Promising Young Woman de vulgaire, de grossier, d’extravagant, d’outrancier. Tantôt qualifiée d’hargneuse, de mauvaise drag queen pas assez jolie pour qu’on veuille abuser d’elle : les critiques à l’égard de Cassie sont révélatrices. Le film fait débat, il réussit même ce tour de force alors que l’expérience cinéphilique se disloque depuis un an. Mais à la lecture de ce genre de déclarations, c’est plus que le côté dérangeant de l’œuvre qui se confirme, c’est sa malheureuse nécessité. La pédagogie nuancée est un privilège dont les personnes dans l’urgence ne peuvent pas se prévaloir. Une politesse dont se joue le film. Il y a des coups de pieds – ne nous l’apprend-on pas depuis le plus jeune âge ? – qu’il est nécessaire de donner. Promising Young Woman en est un. Un bien senti. Le film n’est pas violent au sens où on l’entend communément, mais ce qu’il met en lumière l’est absolument: le silence.

La précision des dialogues, délivrés par des interprètes toujours justes, confère au film les allures d’une machine implacable. Cheval de Troie version pop-culture, Cassie porte sa vengeance sous ses allures d’ingénue. Cheveux, ongles, maquillage, chemisier blanc ou robe bustier à paillettes : rien n’est laissé au hasard. Le film ne boude pas son plaisir à user et utiliser les codes afin de manipuler les échanges sociaux. La manipulation est double en ce qu’elle vise les personnages que Cassie rencontre, autant que nous, spectateur.ice.s. Car d’une part, ce jeu de dupes permet de dénoncer le statu quo, les silences, les mécanismes mortels d’une pensée collective ; d’autre part, le film lui-même fait des pieds de nez à son public. Toute sa dynamique est fondée sur le retournement : faiblesses transformées en force, nice guys en losers, écervelée en cerveau brillant pour dénoncer l’injustice, rose en noir et pourquoi pas… victime en bourreau ? Pour se défendre, quand les instances légales faillissent, il faut savoir jouer le jeu de l’ennemi.  Mais jusqu’où peut-on suivre Cassie ? Comment exercer notre propre jugement ? Une des questions vertigineuses que pose le film est de savoir jusqu’où on peut aller sous couvert d’une cause que l’on croit juste ? Car s’il y a quelque chose de jubilatoire dans l’attitude de Cassie, on se souvient le sourire aux lèvres de la jubilatoire scène d’ouverture qui transforme the walk of shame en hall of fame ; la vengeance est un acte de désespoir qui s’accompagne d’une grande solitude. Très adroitement, le film ne fait pas l’apologie de la justice populaire – toutes les femmes ne vont pas sortir leurs grands ciseaux pour couper des paires de couilles à tout-va. Pas plus qu’il ne juge la vengeance de Cassie. Il interroge, il nous interroge, individuellement et collectivement. En tant que spectateur, on n’a pas envie que Cassie dépasse les bornes quand elle abandonne  son ancienne camarade de classe ivre aux bras d’un inconnu, ni quand elle prétend kidnapper la fille de la doyenne et la livrer à un groupe de jeunes hommes. On retient son souffle et son jugement jusqu’à temps que, plus tard, un indice nous révèle la supercherie. En voyant cette jeune femme pleine de promesses risquer sa vie pour pallier les failles de la justice, on est mis devant nos responsabilités. Car, on ne naît pas vengeresse, on le devient. 

Avec une précision chirurgicale, le film dénonce sans détour le discours ambiant, pointe un doigt accusateur et manucuré vers tous ces hommes incapables de se voir comme agresseurs, démantèle pièce après pièce les ressorts du patriarcat et invite durablement à questionner la part de responsabilité de chacun.


24 février 2021