Critiques

Quand on a 17 ans

André Téchiné

par Gérard Grugeau

La carrière d’André Téchiné est intéressante à plus d’un titre. Le cinéaste fait partie du paysage cinématographique français depuis les années 1970 et compte une vingtaine de films à son actif. Si ses premières fictions (Souvenirs d’en France, Barocco) témoignaient déjà d’une écriture forte et d’une fascination pour la brûlure des affects, la mise en scène pêchait à l’époque par son assujettissement à une forme baroque, souvent consciente de ses effets et de ses artifices. Il faudra attendre Hôtel des Amériques (1981) pour que l’auteur se déleste des codes de « l’art pour l’art » et trouve son style propre en faisant entrer davantage la vie dans son œuvre par le biais de personnages inoubliables et en filmant au plus près des acteurs, ces passeurs entre le sujet et la forme qu’il a toujours affectionnés.

Même si, pour ce nouvel opus, Céline Sciamma (La naisance des pieuvres, Tomboy, Bande de filles) est créditée à la coscénarisation, le moins que l’on puisse dire est qu’André Téchiné fait preuve à 73 ans d’une jeunesse impressionnante tant la mise en scène à la fois sèche et fluide de Quand on a 17 ans va constamment à l’essentiel avec une vigueur revivifiée. Comme si, dans chaque séquence, une croyance indéfectible en la capacité du cinéma de traduire les mouvements intérieurs des êtres guidait les pulsations intimes de la caméra. Porté par un élan romanesque qui rappelle les grands jours de Rendez-vous, Les innocents ou Les témoins, le film affiche sa vitalité dès la scène d’ouverture : une route de montagne ombragée, caressée par le soleil d’été, un tunnel et, à sa sortie… la blancheur spectrale de l’hiver qui nous aspire. En un seul plan-séquence monté avec une urgence qui ne craint pas de brusquer, la fiction happe notre regard et prend corps nous propulsant très vite dans une odyssée des sentiments divisée en trois chapitres correspondant aux trimestres d’une année scolaire ponctuée par les saisons. Qui dit école dit confusion adolescente, un des thèmes de prédilection de l’auteur (Les roseaux sauvages, Le lieu du crime, Les égarés) qui se penche ici sur l’émoi sexuel et amoureux qui va naitre entre Damien et Tom, après une période de détestation mutuelle aux motifs aussi troubles qu’irrationnels. Quand on a 17 ans (le titre est tiré d’un poème de Rimbaud) n’aura ainsi de cesse de jouer de ce sentiment d’attraction et de répulsion entre les deux lycéens bientôt forcés à cohabiter par la mère de Damien (Sandrine Kiberlain en médecin de campagne), désireuse d’aider Tom dans ses études alors que ce dernier, fils adoptif de paysans, vit loin dans la montagne et se dirige vers un échec scolaire. Dès lors, ce trio inusité – une figure récurrente dans le cinéma de Téchiné – obéira à une étrange loi du désir aux contours parfois aussi flous qu’insaisissables que la mise en scène alerte et sensible saura capter avec pudeur en s’appuyant sur la tension des regards et l’épaisseur des non-dits, tout en traquant l’ambivalence des intentions et des pulsions associées à l’éveil à soi et aux autres.

Récit d’apprentissage aux aspérités parfois violentes, Quand on a 17 ans actualise le thème de l’homosexualité qui occupait déjà une place centrale dans Les roseaux sauvages, un des films les plus âpres du cinéaste, hanté alors par le spectre de la guerre d’Algérie, remplacée ici par une mission de l’armée française à l’étranger à laquelle participe le père de Damien. En dépit d’un flottement du scénario autour de ce père militaire et de quelques redondances prévisibles (la cigarette liée au désir réprimé chez Tom, le sentiment d’abandon donnant lieu aux regards caméra du personnage ou à ses fuites en montagne – la tentation du gouffre, un autre thème profondément téchinien), le cinéaste installe avec maturité une dramaturgie du désir aussi troublante que sensualiste où l’agression et le harcèlement cède progressivement la place à la peur et à une libération apaisée des pulsions. Dramaturgie renforcée par la performance des deux jeunes protagonistes (Corentin Fila et Kacey Mottet Klein) qui forment à l’écran un couple des plus crédibles à la chimie aussi vibrante qu’irrésistible. Comme toujours chez Téchiné, les décors naturels – ici, les Hautes-Pyrénées que le cinéaste connait bien – tiennent aussi un rôle majeur. Avec ses montagnes majestueuses, ses lacs isolés et ses cirques profonds où se lovent villes et villages, la nature est ici un personnage à part entière qui écrase et libère à la fois les individus. Dans une séquence finale gorgée de soleil, la caméra accompagne Tom dans sa course éperdue vers ce moment de bonheur intense où ses retrouvailles avec Damien seront scellées. Superbe épiphanie cinématographique où, sur une chaude musique africaine, la caméra semble alors voler comme aux premiers jours d’un amour qu’on espère éternel. Du grand Téchiné qui semble du même coup étreindre sa propre jeunesse, ou peut-être celle rêvée qu’il s’accorde aujourd’hui avec le recul de l’âge et de l’expérience accumulée au fil de toute une vie.

La bande annonce de Quand on a 17 ans


2 décembre 2016