Critiques

Que ta joie demeure

Denis Côté

par Alexandre Fontaine-Rousseau

On s’imagine mal Denis Côté devenant, du jour au lendemain, un fervent défenseur de la classe ouvrière. Son cinéma, depuis toujours campé aux antipodes de l’engagement, entretient avec le réel une relation qui frôle l’antagonisme. Il n’est aucunement question, chez lui, de cerner celui-ci. Il s’agit au contraire de le modeler, d’en faire du cinéma et, qui plus est, du cinéma à l’image de son auteur. Les univers aux repères flous de Curling ou d’Elle veut le chaos ne renvoient à aucune réalité concrète, à aucun lieu précis. Ils se situent en marge du monde, en périphérie de l’idée même de société. Comme si le cinéma, pour Côté, servait à affirmer une distance plutôt qu’à effectuer un rapprochement. Le sujet, comme tout le reste d’ailleurs, sert donc à nourrir l’image – à fabriquer ces laboratoires hermétiques dans lesquels le cinéaste pourra expérimenter librement. On pourrait presque dire qu’il n’y a pas de sujet à proprement parler dans son cinéma.

D’où le malaise que peut susciter l’idée même d’une rencontre entre le regard clinique de Côté et le monde du travail à la chaîne : cet espèce de cynisme calculateur au gré duquel le cinéaste exploite le réel semble absolument irréconciliable avec les enjeux sociaux concrets qu’implique ce qu’il entrevoit d’emblée comme une « matière première ». Que ta joie demeure alterne entre le quotidien d’ouvriers oeuvrant dans différents domaines et le mouvement perpétuel de la machinerie industrielle les entourant. La caméra de Côté y capte un quotidien ancré dans la routine, dans la répétition cyclique de gestes précis, dans l’alternance des pauses et des reprises et dans la complémentarité des cadences.

Paradoxalement, cette mécanisation des corps concorde si logiquement avec la manière qu’a Côté de les filmer que l’on ne peut qu’y voir un parallèle presque aussi révélateur de la nature de sa démarche que ne l’était la fameuse séquence de taxidermie dans Bestiaire. Car si le cinéma de Denis Côté peut recréer l’apparence de la vie, il a autrement plus de difficulté à restituer celle-ci à l’écran. Chez lui, les corps se figent sous la pression du cinéma, car ils sont soumis à une violence externe – une violence qui repose sur la force d’une vaste mécanique à laquelle ils ne peuvent que se plier. Cinéaste taxidermiste, Côté exige de ses modèles qu’ils prennent la pose pour extérioriser leur intériorité. Mais, ce faisant, il impose son interprétation de ces corps sur ceux-ci  – procédant par le fait même à l’esthétisation de leur aliénation plutôt qu’à une authentique expression de celle-ci.

Filmant ici les humains comme il filmait les animaux dans Bestiaire, Côté emprisonne ses sujets dans des cadres qu’il construit comme des sentiers à suivre – puisqu’il est en mesure de prévoir les mouvements d’individus conditionnés par leur environnement à se déplacer d’une manière prédéterminée. Il intègre ces corps à leur milieu, les enferme dans un montage épousant habilement le rythme cyclique des machines qui les entourent. Force est d’admettre que l’exercice de style est d’ailleurs plutôt réussi : les humains circulent dans le film avec la précision d’une série d’engrenages qui permettrait à l’ensemble de fonctionner correctement. Le problème fondamental auquel se bute Que ta joie demeure, qui est d’ailleurs le problème auquel se bute le cinéma de Denis Côté en général, c’est que jamais il n’arrive à court-circuiter l’ordre établi.

Entre les mains de Côté, le cinéma ne possède plus aucun potentiel libérateur. Ce n’est pas une force de changement. Au contraire, il exacerbe les conditions préexistantes, les fixent dans une forme cohérente qui correspond à une conception prédéterminée de la réalité. Les individus, ici, sont invités à jouer leur propre rôle dans un simulacre qui sclérose le présent et annonce au final son éternel recommencement. « Ce que j’aime dans le présent, c’est que je n’ai pas le temps de penser, pas le temps de réfléchir », affirme dans un instant d’introspection l’un des hommes filmés. « Ça passe pis c’est fini, pis après ça t’as un autre présent, pis un autre, pis encore un autre… » Ce fatalisme, aucun dispositif que met en place Côté n’arrive à l’ébranler ou même à le remettre en question.

En fait, c’est plutôt l’inverse qui se concrétise. La fiction, en se greffant au documentaire, vient confirmer cette impression que les protagonistes « répètent » en vue d’un échec à venir. Devenant acteurs de leur propre tragédie, les individus consentent à jouer face à la caméra de Côté diverses scènes pratiquées au préalable où ils se butent à la cruauté impassible de leur univers, aux limites de leur condition, et abdiquent. Il n’y a donc pas de confrontation entre la fiction et le documentaire, aucune friction, pas plus qu’il n’y a d’opposition entre les discours de l’un et de l’autre. Les deux segments du film ne font que se corroborer, consolidant conjointement ce désespoir qu’inspire chaque lent travelling vers l’avant résolument opprimant. Le passage d’un registre à un autre s’affiche dès lors comme une fin en soi, plutôt que comme une manière de perturber l’hégémonie d’une représentation donnée.

Avec Vic + Flo ont vu un ours, on sentait que l’emprise de Denis Côté sur son propre univers se relâchait pour laisser la place à une certaine forme d’ouverture, qu’il acceptait finalement qu’une part d’imprévu vienne remettre en question son autorité. Que ta joie demeure, pour sa part, laisse entendre que le cinéaste a peut-être renoncé à cette soi-disant objectivité à laquelle il prétendait autrefois pour assumer un peu plus son discours. Mais, plus que jamais, les limites de sa posture habituelle se font ressentir. Film dont les failles sont plus intéressantes, ou à tout le moins plus intrigantes, que les qualités, Que ta joie demeure nous incite surtout à nous poser la question : qu’arriverait-il si, au lieu d’expérimenter en terrain connu, Denis Côté quittait sa zone de confort pour se mettre réellement en danger?

 

La bande-annonce de Que ta joie demeure


3 avril 2014