Critiques

Québékoisie

Mélanie Carrier

par Céline Gobert

Débat tumultueux autour de la Charte des valeurs, mouvement Idle No More, multiplication de films québécois ayant pour thèmes centraux les identités multiples (Arwad de Samer Najari et Dominique Chila ou, dans un autre registre, Bà Nôi de Khoa Lê, bientôt à l’affiche), exposition autour de l’art autochtone au Musée d’Art Contemporain de Montréal… Assurément, il se passe quelque chose au Canada et au Québec. Une réflexion, des ouvertures. La sortie de Québékoisie, prix Magnus Isaacson aux derniers RIDM, arrive donc à point nommé, s’inscrivant dans le sillage de questionnements collectifs concernant à la fois la visibilité des différentes Nations de la province, et la constitution de l’identité et d’une personne, et d’une société. Si aux Etats-Unis, il y a la Route 66, au Québec, il y a la Route 138, située le long de la Côte-Nord. C’est sur cette dernière que le couple Mélanie Carrier et Olivier Higgins a une nouvelle fois enfourché ses vélos – après Asiemut, périple-documentaire de la Mongolie à l’Inde salué dans le monde entier – pour aller à la rencontre des Québécois et des Autochtones, afin d’y questionner la relation qu’ils entretiennent l’un avec l’Autre ; afin d’y détruire les mythes fondateurs québécois, croyances approximatives qui ont façonné façons de penser et notion d’identité. Surtout, ils posent sur la table des données que peu de Québécois connaissent : de 50 % à 70 % des Canadiens français ont un ancêtre autochtone (et vice versa). Un nombre qui monte à 85% pour les Montréalais !

Dès l’ouverture, sur la musique hybride des géniaux A Tribe Called Red (qui mélangent musique autochtone et électronique), le background scientifique des deux cinéastes, biologistes de formation, s’exprime par une citation du physicien Linus Pauling : « La vie ne réside pas dans les molécules mais dans les liens qui les unissent entre elles ». Qu’on se rassure : s’ils partent d’un postulat scientifique (l’identité, c’est aussi ce qui est inscrit dans notre sang et génétique), ils s’en éloignent assez rapidement pour aller vers un essentiel nettement plus humain, et sonder le social et le culturel via les témoignages de l’anthropologue Serge Bouchard et du sociologue (innu) Pierrot Ross-Tremblay. Le premier ne mâche d’ailleurs pas ses mots : pour lui, on a « désindianisé » le peuple par l’éducation, on l’a gavé aux inexactitudes. Par mythes fondateurs, il faut comprendre les raccourcis des livres d’Histoire : non, Jacques Cartier n’a pas découvert le Canada tout seul, et, oui c’est bien le Clergé qui a voulu étouffer le métissage entre colonialistes, Français de France, et Autochtones. Des écarts avec la réalité historique qui ont conduit les Québécois à se bâtir une image erronée des Autochtones, voire – pour certains – à véritablement éluder l’héritage autochtone. Très vite, d’ailleurs, parole est donnée à un homme âgé qui accouche sans pudeur d’une myriade de clichés : les Indiens seraient des alcooliques invétérés, vivant sur le BS, des « malins » avec qui il ne pourrait, de peur, partager une même chambre. Le ton est donné. Et encore, pas forcément assez. C’est peut-être le seul reproche à faire à ce film frondeur mais pas trop : avoir édulcoré les discours ignorants et/ou anti-autochtones des Québécois qui se disent et se croient pur souche au profit de portraits choisis, plus fédérateurs, plus politiquement corrects. Dès lors, la violence vécue par les Autochtones (et ses conséquences) demeure sous-jacente, simplement suggérée, comme dans cet extrait du journal de 20 heures français où un reportage met l’accent sur l’éviction d’une femme blanche d’un village autochtone. La démarche des cinéastes, conduite sans agressivité et énoncée formellement dès le départ comme personnelle (ils apparaissent face caméra et précisent que l’idée de leur voyage est née d’un questionnement purement individuel et dégagé de tout contexte) n’a pas pour but de pointer du doigt les non-Autochtones. Le résultat est forcément moins explosif. Pour autant, même sans être parfait, le documentaire ne manque pas de cœur, de chaleur, de riches pistes de réflexion et, avant tout, d’une envie passionnée – lovée dans chaque image – de parler de l’humain en l’homme, de ce qui peut être sauvé, de ce qui peut être changé.

De Québec à Natashquan donc, et au fil des rencontres, le couple s’attaque aux mythes fondateurs, ancrés aussi bien individuellement que collectivement. Ce sont des histoires à échelle humaine passionnantes que sont allés dénicher les cinéastes : celle de Mario Bacon, un Innu parti en France à la recherche de ses ancêtres normands (!), celle de Francine Lemay, sœur du policier abattu en 1990 lors de la Crise d’Oka, qui revient sur sa réconciliation avec les Mohawks, ou encore, celle d’une jeune artiste peintre mi-Atikamekw mi-Québécoise tombée amoureuse d’un Québécois. Le premier s’était fait dire depuis l’enfance qu’il était à 100% Innu, la seconde cultivait haine, préjugés et ressentiments contre les Autochtones, la dernière souhaitait se marier à un Atikamekw pur souche afin de préserver l’héritage indien. Ce que montrent ces bifurcations de route, ces rédemptions, c’est avant tout que le changement de regard est possible, pas à pas, au cas par cas, l’illumination par l’amour, la recherche identitaire, le pardon, l’éducation, la transmission et le dialogue (avec ces sœurs innues qui viennent parler à la jeune génération dans les écoles). Par le métissage, aussi – comme l’encourage l’affiche du film, qui exprime à la fois le métissage génétique déjà existant et la possibilité d’une cohabitation plus sereine, égalitaire. « La vie ne réside pas dans les molécules mais dans les liens qui les unissent entre elles », citaient-ils au départ. Les liens, entre les gens, entre des communautés culturelles différentes, entre les peuples, c’est cela qui sauvera l’humanité de sa haine et de ses préjugés, dit en substance le duo. Naïf ? Préférons le terme « humaniste ».

Car, comme ils le prouvent très bien, hormis ces « liens », il n’y a rien. Des mots – au mieux faux, au pire mensongers: « sauvages, indiens, amérindiens, autochtones » – qui de toutes les façons se noient dans les mers complexes du concept identitaire. L’absurdité de tentatives de définir juridiquement ce qu’est l’identité (comme la Loi sur les Indiens qui décide de qui est Indien et qui contrôle leur statut, leurs territoires, leurs ressources et peut les exempter de taxes et d’impôts au sein des réserves). L’ignorance de tous : et cette appellation globale « d’Autochtones » pour des dizaines de communautés différentes ! In fine, Québékoisie – et c’est là sa force – se révèle le plus intéressant lorsque qu’il s’aventure sur un terrain philosophique, et lorsqu’il qu’il réduit le concept d’identité à un non-sens. Car, qu’est-ce que l’identité ? Une étiquette apposée sur un individu ? Une communauté ? Un code génétique ? Un héritage culturel ? Une notion trop mouvante pour se voir collée dans une case ? Via l’exemple du futur enfant de la jeune peintre, le duo pose des questions immensément intéressantes. Le bébé aura 50% de sang atikamekw, et 50% de sang québécois. Aux yeux de la société, pourtant, il ne sera que Québécois. La mère, pourtant, lui offrira un héritage atikamekw hautement important. Comment pourra-t-il alors se définir dans une société qui n’accepte pas la diversité culturelle ? Sera-t-il encore un fruit mal aimé, à l’instar de milliers d’autres, portant comme un fardeau ses « identités meurtrières » ?

Le documentaire va encore plus loin: si l’on ignore l’existence autochtone et la question des Premières Nations, qu’est-ce que cela veut dire au fond « être Québécois » ? Pourquoi, d’un côté, vouloir à tout prix préserver la langue francophone et, de l’autre, nier les (très anciennes) langues des Autochtones ? Qu’est-ce qui doit primer : l’identité collective (le plus souvent erronée et dictée par le pouvoir en place) ou l’identité individuelle, difficile à résumer et propre à chacun ? Québékoisie démontre que toutes ces questions, sans réponses actuelles claires, sont des passages obligés, des bases nécessaires pour se définir, se comprendre, se construire sainement en tant que société. « Il est plus facile pour celui qui est en accord avec son identité de s’ouvrir aux autres cultures », dit judicieusement le film. Une piste pour le moins essentielle dans le Québec d’aujourd’hui, terre d’immigration multiculturelle en pleine crise identitaire, en pleine mutation.

 


23 janvier 2014