Critiques

RED ROCKET

Sean Baker

par Céline Gobert

D’un côté, les raffineries crachent leur fumée sale. De l’autre, les pancartes Make America Great Again surplombent les rues comme autant de fausses promesses. Au milieu : des paumés que le monde semble avoir oubliés fument clope sur clope devant leur vieille télé diffusant les discours de la campagne présidentielle de Donald Trump. C’est dans ce Texas misérable, mais sublimé par un 16mm naturaliste qui capture à merveille les moindres variations de lumière, que Sean Baker installe l’intrigue du quatrième long métrage qu’il a coécrit avec Chris Bergoch, après Starlet, Tangerine et The Florida Project. Le style du duo est reconnaissable : le ton est grinçant, mais l’esthétique aux couleurs jaune orangé criardes dissimule la laideur de ce qui se trame.

Au cœur de cette désolation économique, débarque le fauché et exubérant Mikey Saber qui, après des années passées dans le milieu pornographique de Los Angeles, revient sur sa terre natale où survivent son ex-compagne et sa belle-mère. Pour subvenir à ses besoins, le baratineur ambitieux a deux grands projets. À court terme : vendre de la drogue aux ouvriers locaux épuisés. À long terme : relancer sa carrière dans la porno en séduisant et en utilisant à ses fins Strawberry, l’adolescente mineure employée par le commerce de beignes du coin. Est-ce politiquement incorrect ? Oui, ça l’est. Mais il faut voir le traitement que fait Baker de cette histoire pour mesurer en quoi il fait partie des plus précieux cinéastes américains contemporains. Avec Mikey, interprété par l’époustouflant Simon Rex – ex-acteur porno abonné depuis 20 ans aux seconds rôles insipides – Baker s’amuse en premier lieu de la figure masculine du narcissique, qui n’hésite pas à exploiter les rêves des autres à son seul bénéfice. Traité sous l’angle du grotesque et de l’exagération, jusque dans sa gestuelle, Mikey apparaît comme la personnification de l’électorat trumpien : il représente cette Amérique marginalisée, antisystème et rêvant d’entreprenariat, qui va bientôt porter le milliardaire au pouvoir (l’action se situe en 2016).

Red Rocket s’inscrit dans la continuité du cinéma humaniste auquel nous a habitués Baker. S’il dépeint un personnage souvent irritant, comme pouvaient l’être les enfants dévergondés de The Florida Project ou les prostituées hystériques de Tangerine, il le fait sans jugement. Derrière sa fascination constante pour Mikey, se cache avant tout la volonté de « désinvisibiliser » les laissés-pour-compte. Red Rocket expose de nouveau l’hypocrisie d’une société qui juge facilement autrui, comme elle jugeait déjà la mère marginalisée mais aimante de The Florida Project, et repose la question : quelles options la société offre-t-elle aux exclus ?

En matière de comédie, Baker utilise la même technique que les frères Safdie dans Uncut Gems et Good Time : le malaise humoristique s’appuie sur le sens du décalage (à l’image de l’utilisation du tube Bye Bye Bye du boys band NSYNC qui ringardise d’emblée l’anti-héros) et tire sa force de l’abjection, volontairement poussée à son paroxysme, d’un personnage indéfendable. La vulgarité de Mikey tire vers la bouffonnerie, ce qui nous maintient sur le terrain de l’hilarité. Un travail d’équilibriste d’autant plus risqué que l’époque woke et post-me too tend plutôt vers une condamnation morale de ce type de personnage à l’écran. Face à sa vacuité, le cinéaste a cependant l’intelligence d’opposer des femmes fortes (de la trafiquante à l’ex-femme) qui le contredisent – ou finissent par le faire. C’est l’effrontée Strawberry, qui ne se perçoit jamais comme une victime, qui demeure le personnage le plus intéressant. Dans une scène où l’ado joue l’une de ses compositions au piano à Mikey, l’évidence saute aux yeux : elle possède un talent monstre. L’ironie, c’est que Mikey, obnubilé par lui-même, ne le voit pas.

Baker ne pose pas non plus d’œil cynique sur Strawberry, malgré la naïveté dont fait preuve la jeune femme envers l’industrie pornographique, plus dure que ce que Mikey laisse entendre. Si Baker ne fait qu’effleurer cette face sombre, c’est avant tout parce que Red Rocket se maintient constamment au niveau des fantasmes du duo. S’ils devaient être contredits, ils ne le seraient pas par le réalisateur lui-même qui s’abstient comme toujours de juger qui ou quoi que ce soit. À ce stade-ci, Strawberry pourrait tout aussi bien vivre la success story de la jeune pop star partie de rien que les désillusions des jeunes filles crédules dont Hollywood s’est tout autant gavé. Baker ne tranche pas sur l’avenir de celle qui représente une jeunesse finalement toute aussi obsédée que l’est Mikey par les promesses d’argent facile et de célébrité d’un certain rêve américain.


16 décembre 2021