Critiques

Répertoire des villes disparues

Denis Côté

par François Jardon-Gomez

« maintenant la mort habite chez nous

et remue un peu la nuit

nous apprenons à reconnaître ses habitudes […]

dans ta respiration

j’essaie d’entendre l’appel des morts

des bêtes paisibles bougent sous mes doigts

la lenteur fait s’ouvrir l’espace

je te rejoins. »

 

Ces mots tirés de Répertoire des villes disparues, le roman de Laurence Olivier qu’adapte librement Denis Côté, ne sont jamais prononcés dans le film, mais ils résonnent en creux dans la proposition du réalisateur ; celui-ci reproduit moins le fil narratif de l’œuvre d’origine à l’écran qu’il n’en transpose l’atmosphère. Cinéaste lui-même sensible à ce qui se cache dans le non-dit, Côté ne pouvait mieux choisir sa toute première adaptation qu’avec ce récit diffus – écrit en vers libre et en courts paragraphes de prose –, le blanc des pages étant ici remplacé par les regards, les silences et les petits gestes nerveux des personnages.

Denis Côté, fidèle à son habitude, raconte peu ; plutôt, il montre, il sent, il fait ressentir. Si le récit est mince en rebondissements, c’est pour mieux gagner en force d’évocation alors que le cinéaste observe ses personnages réagir à l’évènement fortuit qui surgit dans leur vie (ici, le suicide de Simon qui ouvre le film). Côté met en scène un monde en transformation, « viré à l’envers », où « toutte se peut ». La perte de repères est réelle dans cet univers étrange qui change sous nos yeux, de manière brutale – non pas par son aspect soudain et abrupt, mais par l’irréversibilité potentielle de la menace que la transition fait peser sur les personnages. « Je r’connais plus le monde », dira un des habitants d’Irénée-les-Neiges à sa femme lors du party du Nouvel An. La perte et le silence hantent insidieusement les personnages de la même manière que les étrangers hantent les villageois, créant un chassé-croisé entre les formes humaines aux motifs inconnus et les humains qui essaient de se retrouver et de se comprendre.

Dans Les états nordiques, le premier film de Côté, un homme fuyait Montréal pour vivre son deuil au bout de la route, à la Baie-James ; dans Répertoire des villes disparues, le village doit collectivement réapprendre le sens des mots, des actions et du deuil après le suicide de Simon, première mort survenue depuis longtemps dans ce village où « les gens ont oublié », aux dires de la mairesse. Ils doivent également se confronter à l’autre, d’abord personnifié par la présence concrète d’une femme voilée, agente de la MRC venue offrir du soutien psychologique aux habitants, puis par ces corps étranges qui prennent de plus en plus de place dans la vie du village.

L’oubli. Voilà peut-être un des fils thématiques que tisse Côté. Celui de ces villes « loin du centre » dont la disparition est déjà consommée ou à venir ; celui des morts qui refusent, sans trop qu’on sache pourquoi, de rester invisibles ; celui des histoires passées du village, qui pourraient aider à comprendre la situation. Les corps qui surgissent ici et là agissent comme autant de mises en garde pour les habitants, susceptibles de mourir dans l’indifférence générale s’ils ne s’ouvrent pas au monde.

Comme c’est souvent le cas chez Côté, il n’y a pas d’explication concrète, pas de résolution claire, pas de porte close sur les micro-récits. Dans les meilleurs films du cinéaste, le non-dit n’indique pas tant un refus de clarté qu’une porte d’entrée vers une atmosphère unique : ici, l’inquiétante étrangeté glauque et lumineuse d’Irénée-les-Neiges. Tourné en 16mm, Répertoire des villes disparues tire profit du grain poussiéreux de l’image, ne serait-ce que pour rendre avec netteté le caractère vieillot, voire hors du monde, du lieu. La caméra est fuyante, toujours en léger mouvement, comme pour se placer en embuscade par rapport aux personnages, redoublant l’impression de danger qui les guette.

Répertoire des villes disparues se regarde également comme un film-somme dans la carrière de Côté, qui concentre à la fois des obsessions thématiques (le deuil, la perte, l’ennui, le désœuvrement) et formelles, notamment ce goût pour l’horreur ou le surnaturel, qui d’habitude n’apparaissent qu’à un moment du récit pour le faire dérailler, mais qui ici prennent une place plus importante. L’angoisse est diffuse et grandissante, forçant spectateurs et personnages à apprivoiser une réalité en apparence menaçante, mais finalement plutôt bienveillante. Le danger du repli sur soi, présent dans la plupart des films, prend pour une première fois des allures plus sociales : plutôt que de mettre en jeu le destin d’une microsociété ou d’une cellule familiale, c’est le vivre-ensemble d’une communauté entière (le village) qui doit être repensé pour que cette dernière suive la marche du monde.

Denis Côté trouve au contact du roman de Laurence Olivier – fait de petites violences quotidiennes, de soubresauts d’humanité chez des êtres qui sont menacés de ne plus savoir exister – une matière qui lui permet de mettre à profit ses plus grandes qualités sans rien perdre de sa touche personnelle.

 


15 février 2019
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