Critiques

ROJEK

Zaynê Akyol

par Gérard Grugeau

Dans son dernier livre, V13, qui regroupe ses chroniques publiées lors du procès des attentats survenus à Paris le 13 novembre 2015, l’écrivain Emmanuel Carrère s’inscrit en faux contre les propos de Manuel Valls, premier ministre français de l’époque, qui avait alors déclaré : « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà un peu excuser. »  À sa façon, Rojek, le nouveau long métrage documentaire de la cinéaste montréalaise Zaynê Akyol (Gulistan, terre de roses, 2016), démontre ce même souci « d’expliquer » et de comprendre le terreau qui a engendré la menace terroriste. À la différence que le cinéma prend ici le pas sur la sociologie et le droit pour tenter de cerner une réalité géopolitique et idéologique des plus complexes, celle qui motive l’État islamique dans sa guerre contre l’Occident « mécréant ». L’exercice était périlleux et le film en relève les nombreux défis avec une intelligence qui mérite toute notre attention.

Rojek nous amène en plein cœur du Kurdistan syrien et nous met en présence de plusieurs membres emprisonnés de Daech et de leurs femmes en détention dans des camps avoisinants. Des conversations s’engagent et on se dit que le désir d’approcher sans fard cette nébuleuse inconnue en limitant les interventions et en privilégiant l’écoute traduit sans doute chez la réalisatrice une volonté de mettre à distance les affects. Une manière pour le cinéma d’apporter un début de réponse à l’innommable sans tomber dans l’adrénaline malsaine du sensationnalisme, en plus de maintenir un dialogue entre les vivants et les morts. Derrière les statistiques et les images médiatiques de l’horreur djihadiste, il y a des visages anonymes et des êtres humains que le film nous invite à rencontrer. Face à la caméra, une réalité aux multiples ramifications prend forme et il y a là une véritable descente aux enfers que nous nous devons de regarder sans ciller, car elle engage tant notre présent que notre avenir.

La saisie de cette parole potentiellement explosive se fait selon un dispositif simple et frontal. Assis devant la caméra qui les filme en plans fixes, hommes et femmes défilent et exposent au grand jour leur idéal commun, aujourd’hui compromis, d’un califat appelé à régner sur la région au nom d’Allah. Il est fascinant de voir comment chaque individu se met en scène – une femme va jusqu’à demander une deuxième prise – alors que la cinéaste doit composer avec une parole souvent fuyante, parfois manipulatrice ou encline au prosélytisme. Grâce au montage subtil et éclairé qui relie les histoires personnelles entre elles, Rojek avance par à-coups, dévidant l’écheveau d’une façon de penser le monde entièrement assujettie à la religion la plus rigoriste qui soit. Des thèmes émergent ainsi de ce bloc de noirceur au sein duquel les motivations des djihadistes, leur recrutement à l’étranger, leur conception de la famille et de la justice ainsi que la place des femmes dans l’accueil des nouvelles recrues côtoient aussi bien le financement de l’organisation et ses stratégies de communication que la planification des attentats et des assassinats. Souvent glaçante, parfois émouvante quand elle touche à l’intime, cette parole décomplexée soudainement révélée nous plonge dans les sombres abysses d’une idéologie mortifère. Ces histoires rebutent plus d’une fois, mais elles nous interpellent car elles sont aussi les nôtres, le fruit de nos compromissions politiques et le reflet d’une humanité commune aux destinées irréconciliables à l’issue d’une décennie de guerre.

Dans son désir de comprendre, Zaynê Akyol voit cependant plus large que cette parole qui alerte aujourd’hui sur l’omniprésence des cellules dormantes de Daech et induit que la répression ne fait hélas « qu’ouvrir l’appétit du sang » de ces combattants humiliés par l’Histoire. À l’extérieur, la vie continue dans un Kurdistan syrien malmené que la cinéaste filme en écho à cet univers carcéral. Plusieurs séquences documentent les jours et les nuits d’une région militarisée où les points de contrôle mis en place par les forces en présence tentent d’endiguer les trafics en tous genres. La caméra se fait plus mobile, plus libre, ou parfois elle se fige, saisissant au ralenti des silhouettes au quotidien vaquant à leurs occupations dans l’urgence de la survie. Face à l’horreur, un peu de beauté portée par le magnifique travail à l’image traverse alors l’écran, telle une force tranquille qui semble garantir la suite du monde.

Dans le film précédent de Zaynê Akyol, des combattantes kurdes suivaient une formation militaire pour s’opposer à l’État islamique qu’elles guettaient à distance. En nous confrontant à cet ennemi aujourd’hui à découvert, Rojek s’avère en quelque sorte le contrechamp de Gulistan. Mais la cause kurde – et plus particulièrement celle des femmes – demeure au cœur des préoccupations de la cinéaste. À diverses occasions, le film salue la résistance d’une communauté instrumentalisée par l’Occident dans sa lutte contre Daech, une communauté qui ne peut compter désormais que sur elle-même face au régime syrien de Bachar al-Hassad et, si l’on en croit l’actualité la plus récente, son possible rapprochement avec l’ennemi de toujours, la Turquie. Une vive inquiétude traverse Rojek telle une trainée de poudre irrépressible que renforce une conception sonore aux pulsations sourdes. De mystérieux brasiers rougeoient sporadiquement à l’écran, comme si la région tout entière sous tension était désormais condamnée à être victime d’une politique de la terre brûlée ourdie par quelques forces obscures aux contours incertains. Partout, le feu couve et l’avenir s’obscurcit.

Une autre pensée nous traverse. Dès l’ouverture, Rojek multiplie les vues aériennes pour nous situer le théâtre de cette tragédie universelle et en cartographier le territoire. Récurrente, cette position en plongée (« l’œil de Dieu » cinématographique) semble s’accorder ironiquement avec la notion de paradis évoquée avec une sinistre naïveté par plusieurs des croyants incarcérés. Un tube de Moead Shoesh intitulée d’ailleurs Paradis résonne le temps d’une séquence enjouée au-dessus de la ville. « La vue des montagnes est plus belle que l’imagination », nous dit la chanson. Une phrase à méditer, frappant aux portes d’un enfer sur terre qui ne demande qu’à renaître de ses cendres.

N.B. :  Zaynê Akyol s’est entretenue avec Robert Daudelin et Bruno Dequen dans le cadre du balado de 24 images à l’occasion de la présentation de Rojek aux RIDM. Pour écouter l’émission, c’est ici.


18 janvier 2023