Critiques

Room

Lenny Abrahamson

par Céline Gobert

Comme souvent chez Lenny Abrahamson, les protagonistes disposent d’un espace limité pour évoluer, qu’il soit mental, temporel ou géographique. D’ailleurs, à bien y réfléchir, il y avait dans l’excellent roman éponyme d’Emma Donoghue (qui signe ici le scénario) toutes les thématiques chères au cinéma du réalisateur irlandais : la relation fusionnelle comme moyen d’échapper à soi-même et aux autres (on pense notamment à Frank avec Michael Fassbender) ou encore la question de la survie, souvent après un événement traumatique (les junkies Adam & Paul, l’adolescent de What Richard did).

Avec ce cinquième film, le vrai défi du cinéaste était de reproduire visuellement la « Chambre » du roman, celle où sont retenus contre leur gré Joy/Ma (Brie Larson) et son fils de cinq ans, Jack (Jacob Tremblay). Room est un film de situation, c’est à dire qu’il commence au milieu de l’action et sans présentation des personnages, forçant le spectateur à avancer en même temps que ses protagonistes. Évidemment, l’entreprise n’est pas dénuée de sadisme, surtout quand le film en question suit une mère et son fils kidnappés depuis sept ans par un fou dangereux et qui tenteront une tentative d’évasion désespérée. Le procédé permet surtout au cinéaste d’alimenter le moteur narratif avec divers points de vue obéissant à une logique progressive d’ouverture et de libération : placard < chambre < arrière d’une voiture < fenêtre vitrée d’un hôpital avec vue sur la ville < ciel.

Abrahamson respecte globalement la structure du roman et fait de son thriller dramatique un film tourné vers l’avant et qui avance sans cesse, prenant totalement à contre pied ce type de récit où ce sont souvent l’enquête ou les circonstances passées de l’enlèvement qui intéressent les cinéastes (Villeneuve dans Prisoners ou encore Egoyan avec The Captive pour les plus récents du genre). Au départ, on ne sait pas où se trouvent les deux personnages, ni pourquoi ils sont là, ni même comment ils sont arrivés là. À l’instar du livre, le film Room choisit d’adopter le regard du petit garçon pour rendre l’affaire supportable, et moins glauque. Comme dans La Vie est belle de Roberto Benigni, l’enfant ne comprend pas véritablement les horreurs en cours. Le procédé est utile : il permet au film d’évacuer, pendant un temps, les enjeux dramatiques pour mieux se concentrer sur la substance essentielle de cette adaptation visuelle : ses acteurs.

Frank, qu’interprétait Fassbender, avait déjà joué ce jeu-là avec sa grosse tête en carton sur la tête – celui de ramener le jeu de l’acteur au langage et à la gestuelle seuls. Faute de long discours, ce sont donc les postures, allures et expressions des personnages qui parlent pour eux : on pense aux mimiques le plus souvent similaires de la mère et du fils pour mieux signifier leur fusion malsaine (une même chevelure aussi), ou bien à la tension des corps – et à l’inverse à leur abdication, lorsque par exemple Joy passe des heures entières au lit sans bouger. Même conclusion pour les deux parents, brillamment campés par Joan Allen et William H. Macy : tout est question de regards, bienveillants, plein de larmes ou de dégoût pour exprimer des sentiments que les mots ne peuvent traduire. L’introduction des parents dans le récit, qui marque le début de la seconde partie d’un film évoluant en trois temps, relance d’ailleurs l’intrigue d’une façon inattendue. Dès lors, la prison Room s’élargit : elle devient celle de deux mères, qui ont d’une certaine façon toutes deux perdu leur enfant – à l’entrée de la Chambre pour l’une, à la sortie pour l’autre.

Ce double deuil se retrouve au centre du film et force, dans un troisième temps, le récit à opérer un intense mouvement arrière : dans l’antre de Room, et ce afin de lui dire « bye ». Ce retour sur les lieux du drame, qui clôt le film au coeur de l’espace-titre, libère les protagonistes : pour ne plus être les prisonniers d’une fuite en avant constante, ils doivent accepter de revenir sur leur pas et de changer, eux-mêmes cette fois, de point de vue. C’est la deuxième fois cette année qu’une telle idée occupe l’écran de cinéma. Dans un tout autre genre, Mad Max : Fury Road faisait aussi jaillir l’espoir et la résilience d’un retour en arrière de protagonistes pourtant furieusement lancés en avant.

Enfin, quand il n’est pas plombé par une musique désagréablement envahissante (hélas, c’est trop rarement le cas), Room capte plutôt bien le mélange de cruauté et de tendresse inhérent à l’histoire, et ce même si le roman était plus sombre. On goûte ainsi très bien à la suffocation des différents personnages, ou encore plus tard, à leur solitude. Le dernier tiers permet également à Abrahamson d’évoquer un autre de ses sujets fétiches, après son précédent long-métrage qui ne parlait (presque) que de cela : la férocité de l’espace médiatique, ce monstre moderne sans coeur, incapable de gérer tout ce qui est différent.

 

La bande-annonce de Room


12 novembre 2015