Critiques

Ruben Brandt, Collector

Milorad Krstić

par Doriane Biot

L’arrivée d’un train. Ce n’est plus le modèle capturé par les frères Lumières qui fait vibrer les rails, mais une locomotive Art déco fendant l’air et manquant de percuter l’escargot qui traverse la voie. Le mouvement symphonique Pacifique 231 d’Arthur Honegger accompagne les lentes avancées de l’animal avant que ne rugisse le moteur de la locomotive à vapeur éponyme. Le paysage défile par la fenêtre du wagon et nous découvrons le protagoniste du film, Ruben Brandt – contraction évidente des deux artistes Rubens et Rembrandt – plongé dans la lecture d’un livre sur le subconscient. Premier jump scare. Un cri perçant vient interrompre le ronflement cadencé du train et une fillette sortie de nulle part s’accroche au rebord de fenêtre du compartiment. Panique et hallucinations gagnent le protagoniste qui se penche dangereusement pour attraper celle en qui le public aura reconnu sans peine la jeune Marguerite si souvent peinte par Vélasquez. Le style marqué du réalisateur déforme son visage, mais c’est bien du tableau L’Infante Marguerite en bleu que sort ce personnage horrifique. Il ne s’est écoulé que quelques minutes et, dès cette scène d’ouverture, plongé dans le premier des cauchemars de Brandt, nous avons le souffle coupé. L’originalité de la proposition esthétique, le rythme narratif effréné, la fluidité de l’animation et la précision du travail musical explosent au visage du spectateur rivé à son siège, pris à la gorge lorsque l’Infante plante ses dents dans la chair de Ruben Brandt et que le sang gicle.

En quelques plans, le cinéma des premiers temps, vite rejoint par Vélasquez, s’allie aux métaphores ferroviaires chères à Freud – à la tête d’escargot – pour dresser le décor qui sera celui du reste du film : un cocktail de références à l’histoire de l’art, du cinéma et (moindrement) de la musique sur fond de psychologie (pour les nuls) et de polar, voire de film de casse à la Ocean’s. Et on embarque.

L’Infante n’est pas la seule à tourmenter les rêves du célèbre psychothérapeute Ruben Brandt : la Vénus de Botticelli, le postier Roulin de Van Gogh, les deux Elvis d’Andy Warhol, l’Olympia de Manet, le Renoir de Frédérique Bazille, et bien d’autres personnages d’illustres tableaux attaquent farouchement Brandt dans de terribles cauchemars. « Possess your problems to conquer them », propose alors sa patiente cleptomane, Mimi, qui entraine trois autres de ses protégés dans une ambitieuse opération de vol de tableaux. Du film noir hitchcockien aux plus célèbres James Bond, l’œuvre de Milorad Krstić est truffée de scènes d’action et de dialogues mythiques renvoyant aux canons du genre.

Difficile de résister à l’envie de lister toutes les références décelées dans les moindres recoins du film. Ruben Brandt, Collector appelle à l’arrêt sur image, à la découpe. Du nom des personnages aux graffitis presque imperceptibles de Jean-Michel Basquiat au détour d’une ruelle, le spectateur collectionne avec fascination les apparitions plus ou moins subtiles qui saturent l’écran. Pour saisir l’intégralité de ces images subliminales, il faudrait inspecter le film photogramme par photogramme, comme le fait l’enquêteur Kowalski avec une pellicule 35 mm, alors qu’il se rapproche du dénouement d’une enquête sans surprise.

On aura en effet vite compris que l’enquête qui anime Kowalski n’est qu’un prétexte pour laisser apparaître la foisonnante collection de références cinématographiques et artistiques du réalisateur. Pour un film qui traite de subconscient, Ruben Brandt, Collector reste malheureusement en surface : un étalement de culture sans véritable propos avec pour seul moteur la compétition intellectuelle de quelques initiés salivant devant le dévoilement de chaque nouvelle image.

Ces réserves sont toutefois balayées par la proposition esthétique du film. Avec son animation 2D digitale réalisée image par image et complétée par quelques plans panoramiques à la 3D glissante, Milorad Krstić impose un style visuel remarquable. Chaque plan foisonne de détails truculents qui ravissent l’œil du spectateur. La richesse de certains personnages, même (surtout!) les plus secondaires, fascine et fait du bien dans un monde où les longs métrages d’animation pour adultes ont parfois tendance à se complaire dans un réalisme photographique oubliant le potentiel représentationnel que permet le médium animé. Les visages déstructurés, presque cubistes, crient l’hommage à Picasso et le surréalisme, qui teinte les associations formelles et symboliques de l’univers de Milorad Krstić, n’est pas sans rappeler celui du père de l’animation d’Europe de l’Est Jan Svankmajer dont les créations parfois monstrueuses libèrent des représentations figées.

Ce style flamboyant, Milorad Krstić en faisait l’esquisse dans son premier court métrage, My Baby Left Me (1995), dans lequel on retrouvait déjà quelques références chères à l’auteur : la Vénus de Botticelli, l’Olympia de Manet, et bien sûr, l’escargot et le train. L’érotisme progressivement cauchemardesque du court métrage prenait forme en une ligne plus libérée et tremblante que celle de l’interpolation digitale de Ruben Brandt, Collector, mais toute aussi déjantée. Il en faut peu pour comprendre que le cinéaste, comme Ruben Brandt, est hanté par les plus grands tableaux de l’histoire de l’art qui peuplent ses créations picturales bien au-delà de ce long métrage. Das Anatomische Theater, une œuvre multimédia, interactive et multiforme (initialement conçue comme une exposition et un CD-rom, mais également adaptée pour le Web) est peut-être une clé d’entrée dans le monde du réalisateur qui permet une lecture différente de Ruben Brandt, Collector. La fascination de Milorad Krstić pour l’histoire de l’art et du cinéma devient un fantasme d’œuvre d’art totale qui n’est pas sans rappeler le projet Immemory de Chris Marker. Ici, les œuvres d’artistes emblématiques du XXe siècle se répondent et sont réinventées à travers les peintures et dessins captivants de Krstić. L’ambition de Ruben Brandt, Collector et son esthétique coup de poing suffisent pour attirer l’attention sur cet univers abyssal et l’artiste nous entraîne, sur une reprise rauque et envoutante de Oops…! I Did It Again, dans une course folle dont la cadence obsessionnelle est bien celle d’un véritable collectionneur.


25 mars 2019