Critiques

SALTBURN

Emerald Fennell

par Ludi Marwood

Trois ans après le succès de Promising Young Woman, un film qui parvenait à mettre en scène la complexité des oppressions patriarcales, les attentes étaient élevées pour le retour à la réalisation d’Emerald Fennell. Pour son deuxième film, la cinéaste délaisse la problématique féministe pour s’essayer à un autre enjeu politique : les rapports de force entre classes sociales. Ainsi naît Saltburn, un film s’articulant autour de la relation entre Oliver Quick (Barry Keoghan) et Felix Catton (Jacob Elordi), tous deux étudiants à l’Université d’Oxford. Felix, un jeune aristocrate contemporain, est issu d’une famille immensément riche tandis qu’Oliver provient d’un milieu nettement plus modeste. Boursier désavantagé dans ce monde universitaire pullulant d’« enfants de », Oliver est royalement ignoré par Felix et sa bande qui le méprisent. À la suite d’une rencontre fortuite, les deux étudiants deviennent amis. L’aristocrate prend alors le boursier sous son aile, l’invitant à des soirées, l’intégrant de force à son groupe d’ami·e·s, devenant même son confident. Alors que l’année universitaire se termine, Felix propose à Oliver de passer l’été dans son domaine familial, un château appelé Saltburn…

Dans un premier temps, la mise en scène du film se concentre méthodiquement sur les interactions sociales oppressantes que son sujet invite naturellement. Tout personnage touchant de près ou de loin à l’aristocratie semble rejeter Oliver pour ce qu’il dégage, pour ce qu’il est. Poussant l’exploration des rapports de force encore plus loin, la réalisatrice déploie ce rejet jusque dans ses choix de cadrage. Capté en 4/3, le décor prédomine dans les plans, prenant un malin plaisir à épouser les hauts murs boisés de l’Université ou à se perdre dans les couloirs sinueux de Saltburn. Cette prédominance de lieux luxueux au sein de l’image laisse peu de place au corps d’Oliver, souvent coupé à la poitrine ou relégué au bord du cadre, ne parvenant à occuper qu’une petite partie de l’écran. La mise en image permet alors au décor de s’étirer et devenir une extension de la bourgeoisie, reproduisant ses dynamiques de pouvoir en écrasant Oliver, ou en l’excluant du plan.

Quand Oliver n’est pas rejeté par le cadre, c’est en arrière-plan que son corps est repoussé. Incapable d’atteindre le centre de l’image, le protagoniste subit littéralement une exclusion du milieu social aristo-bourgeois. C’est qu’Oliver ne pourra jamais atteindre ces relations naturalisées entre ceux et celles qui font partie du même monde, qui « se comprennent ». Il n’a pas les codes ni le comportement adéquat, appris « naturellement », il ne peut alors qu’observer de loin ce groupe qui le refuse en l’ignorant.

Jeune homme en reflet dans table transparente

Si le comportement d’Oliver frôle le stéréotype du « pauvre donc gentil », ce dernier s’excusant à tout bout de champ alors qu’il est persécuté par tout le monde, on s’aperçoit rapidement que ce personnage est plus complexe qu’il n’y paraît. Dès le début du film, Fennel suggère qu’Oliver a des penchants voyeuristes qui ne seront pas directement expliqués, mais qui se poursuivront tout au long du récit, drapant peu à peu le personnage d’une aura inquiétante, l’affublant d’une personnalité déséquilibrée qui contraste nettement avec l’impression naïve et timide dégagée par son personnage au début du film.

Cela dit, bien que le comportement sociopathique d’Oliver commence à prendre toute la place, sa position dans l’image ne change pas. Oliver continue d’occuper le second plan. C’est sur cette dichotomie grandissante entre mise en scène et développement psychologique que réside toute la démarche d’Emerald Fennell. Alors que Saltburn opère un virage à 90 degrés pour se rapprocher du film de genre, reprenant petit à petit les codes du thriller psychologique, la composition et l’esthétique des images, elles, restent les mêmes. Ce que ce changement d’ambiance opère, c’est un déplacement de la signification de la présence d’Oliver dans le plan. Tout en continuant d’observer de loin les autres personnages, son corps en retrait n’est plus uniquement la marque d’une infériorité sociale mais la silhouette menaçante d’un individu dangereux, contrôlé par d’étranges pulsions scopiques. Ce qui change, ce n’est pas la distance avec laquelle Oliver épie, mais son regard, devenant de plus en plus hostile.

Ultimement, la nature machiavélique d’Oliver finit par prendre le dessus et, dans un même mouvement, par avaler tout le film. Tout y passe, et tout disparaît : la relation entre Felix et Oliver, le passé chargé de la famille Catton vaguement ébauché, le cousin jaloux de Felix…  Si ce basculement vers le film de genreopéré aux trois quarts du film n’est pas inintéressant, il finit néanmoins par enfoncer des portes ouvertes et accumuler les clichés au lieu de transcender sa prémisse. Reprenant une esthétique kitch et un récit aux péripéties surprenantes qui avaient pourtant fait le succès de Promising Young Woman, la cinéaste ne réussit pas, cette fois-ci, à proposer un film à la hauteur des attentes, n’échappant pas à la malédiction du second film décevant.


7 Décembre 2023