Critiques

SEVERANCE

Dan Erickson

par Apolline Caron-Ottavi

Commençons par le commencement : le générique de Severance constitue d’emblée l’un des meilleurs moments que le monde des séries nous ait donné à voir cette année. Conçu par l’artiste allemand Oliver Latta sur la musique obsédante de Theodore Shapiro, ce générique installe en quelques plans un univers étrange et angoissant où la réalité ne cesse d’être distordue. On y découvre Mark S., le personnage principal de la série créée par Dan Erickson, ou plutôt son troublant simulacre : un double en image de synthèse aux traits réalistes mais d’une artificialité troublante, plongé dans un vertigineux jeu d’illusions, de faux-semblants et de poupées russes, où l’humain se transforme en une matière première malléable et impuissante dans le décor anonyme d’un travail de bureau quelconque.

Une fois l’atmosphère ainsi campée, place aux épisodes, remarquablement mis en scène par Ben Stiller puis Aoife McArdle. Severance suit le quotidien de quelques individus qui partagent un bureau chez Lumon Industries, immense et nébuleuse entreprise aux couloirs étrangement déserts. Désignés seulement par leurs prénoms et l’initiale de leur nom, ils ignorent qui ils sont vraiment, ayant subi une opération neurologique volontaire qui dissocie leur « moi » extérieur, dans le monde réel, de leur « moi » au travail, de 9 à 5. Ils ne savent pas non plus ce qu’ils font, si ce n’est classer de mystérieux groupes de chiffres sur des ordinateurs primitifs dans un décor très années 1970, sous la surveillance de trois individus aux codes aussi opaques qu’intransigeants. L’arrivée d’une nouvelle recrue, Helly R., va bouleverser la routine et révéler les malaises de Mark S. et de ses collègues, la révolte perpétuelle de celle-ci les forçant enfin à s’interroger sur leur propre identité.

À partir de ce concept assez simple, Severance brille par sa capacité à se déployer sur différents tons et niveaux de lectures. La série nous saisit tout d’abord grâce à son sens de la comédie absurde, porté aussi bien par la fine écriture des situations que par le talent de l’ensemble des interprètes. Le décalage établi entre les clins d’œil au monde du travail contemporain, avec son néo-management à la bienveillance toxique, contraste avec la ringardise antidatée dans laquelle sont illusoirement plongés les protagonistes. Une habile manière pour les créateurs de jouer avec la veine rétro dont raffole le public actuel (dans sa nostalgie plus ou moins consciente d’un monde moins techno, complexe et anxiogène), tout en offrant une parodie hilarante du monde de l’entreprise :  le si prisé teambuilding contemporain est ici dégradé au rang de buffet festif d’œufs mayonnaise.

Il faut ensuite saluer la qualité plastique de cette série qui, par sa densité, peut évoquer différentes références sans pour autant tomber dans la citation – conservant toujours son identité propre, grâce entre autres à la direction photo à la froideur métallique de la Québécoise Jessica Lee Gagné. Les déambulations au rythme martial des personnages le long de couloirs labyrinthiques ou l’agencement géométrique des bureaux qui force un vis-à-vis à quatre font de Severance une sorte d’héritier pop de la chorégraphie abstraite et dénuée d’affect de la pièce pour la télévision Quad de Samuel Beckett, tout en s’inscrivant, via le recours au burlesque, dans la lignée du Playtime de Jacques Tati. Cette dramatisation spatiale dénonce l’architecture comme nerf de la guerre : ici, l’open space, avec son absence d’angle mort et ses outils de surveillance invisibles mais omniprésents, devient en quelque sorte une nouvelle expression, policée et hypocrite, du panoptique carcéral tel que le décrit Michel Foucault dans Surveiller et punir.

C’est là où le changement de ton opère : cette première saison, tout en réussissant à ne jamais perdre de vue la comédie, explore des zones de plus en plus angoissantes de la psyché au fur et à mesure qu’elle avance. L’idée de la dissociation soulève de nombreuses questions quant aux nouvelles expressions de la servitude volontaire pensée par Étienne de la Boétie et laisse au spectateur la possibilité de s’y projeter de différentes façons. Derrière cette schizophrénie soi-disant choisie se jouent de redoutables mécanismes de défense, d’exploitation et de survie au jour le jour. Severance s’ancre dans le monde du travail pour mieux étendre sa réflexion sur l’aliénation à notre société, où le pouvoir fascisant des tyrans modernes se nourrit de façon insidieuse de notre immense capacité de déni collective. C’est toutefois au cœur même de ce processus de dissociation qu’apparaît la révolte, qui devrait se déployer dans une deuxième saison qu’on attend d’ores et déjà avec impatience : voués à ne pas exister, les doubles dissociés de Severance ont toute latitude de renaître, de choisir qui ils sont, de commencer à penser et donc de véritablement désirer être libre.


22 décembre 2022