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Critiques

SHIFTING BASELINES

Julien Elie

par Robert Daudelin

Le beau titre du nouveau film de Julien Elie est emprunté aux réflexions d’un des scientifiques que Shifting Baselines nous invite à rencontrer : Daniel Pauly, un biologiste amateur de pêche qui apparaît dès les premiers plans du documentaire. Beaucoup plus tard, après avoir philosophé en arpentant une lagune au Bélize (« les choses changent, mais on croit qu’elles ont toujours été comme elles sont maintenant »), il nous incite à admettre la fragilité de notre « point de référence » qui demeure le présent et explique ainsi notre amnésie collective face au monde actuel.

Le point de départ du road movie poético-politique que nous propose Elie, c’est la plage de Boca Chica, au Texas, à quelques mètres de laquelle se dressent les fusées d’Elon Musk, prêtes à emmener quelques milliardaires sur Mars. Pour le moment, on y voit surtout des touristes vieillissants qui, pour 150 dollars, viennent visiter les installations de Space X. D’autres se postent sur la plage avec leurs télescopes et leurs appareils photo pour être les témoins privilégiés du décollage d’une de ces fusées révolutionnaires – comme si on assistait à la construction de la Santa Maria de Christophe Colomb, nous dit un motard hippie follement enthousiaste qui campe sur la plage –, quitte à voir la fusée en question exploser dans le ciel. Un retraité, père de sept enfants, rêve même d’offrir un week-end sur la lune à sa courageuse épouse.

Mais la plage est aussi le rendez-vous de curieux moins crédules qui remarquent au passage l’appauvrissement du sol et notent la disparition des oiseaux de cet espace où ils étaient nombreux et d’espèces rares. Pendant ce temps, les habitants de la company town de Space X jouent aux cartes en attendant le prochain départ.

image en noir et blanc de gens qui regardent une fusée s'envoler

Ce lieu étonnant et bien réel, auquel on accède facilement, est filmé sous tous les angles par Elie. Capté dans un noir et blanc atmosphérique, il semble tout droit sorti d’un film de science-fiction de série B. Mais sa présence mémorable, plutôt que de devenir la célébration du génie humain ou de l’audace des ingénieurs, devient pour le cinéaste l’occasion d’aborder les multiples questions que pose l’exploration spatiale. Sont ainsi évoqués, tout bonnement, sans discours : le ciel qui devient un dépotoir à la suite des collisions entre les milliers de satellites de communication qui s’y croisent, la pollution de l’atmosphère (23 nouveaux satellites chaque jour), le coût énergétique de ces satellites, la colonisation de Mars (« Gateway to Mars », annonce le mur entourant les fusées de Space X) et des autres planètes, l’appauvrissement des mers…

Si ces questions nous semblent familières, elles prennent ici un sens nouveau du fait de l’approche privilégiée par Elie. Aux antipodes d’un exposé, le film se déploie comme un vaste mouvement qui avance de digression en digression (toutes d’égale importance), trouvant son unité dans une sorte de récit poétique que traduit bien le parti-pris plastique (un blanc laiteux dominant) de la direction photo exceptionnelle de Glauco Bermudez et François Messier-Rheault. Les sujets abordés, comme les lieux où ils s’inscrivent, sont servis par une écriture d’une ampleur qu’on pourrait qualifier de symphonique : les thèmes sont récurrents mais, plutôt que de s’inscrire dans une démonstration rationnelle, ils suggèrent une lecture sensible, ouverte, riche en surprises et en révélations.

La poésie, d’abord dans les images – dans leur étonnante luminosité, dans l’usage de la ligne d’horizon comme composante –, est présente également dans le profil souvent double des personnages retenus par Elie : le grand biologiste, spécialiste des océans, est aussi un pêcheur attentif à ses appâts ; la scientifique de Balgonie est aussi une fermière préoccupée du bien-être de ses chèvres et de son lama ; le motard qui dort à la belle étoile est aussi un astronome amateur. Même si sa perspective critique sur la résurgence de l’obsession spatiale ne fait aucun doute, Elie fait preuve d’un regard humaniste envers tous les intervenants, quelle que soit leur vision du monde. Cette dimension humaine du récit lui permet d’éviter la démonstration, sollicitant notre attention à des questions d’une actualité brûlante, mais mobilisant aussi notre sensibilité. Ainsi en est-il du passage en douceur d’un sujet et d’un lieu à un autre, répondant d’abord à ce que notre œil cherche à lire dans l’image, plutôt qu’à une logique intellectuelle de lien. Il va sans dire que le travail de montage est ici déterminant : Xi Feng, déjà monteuse de La garde blanche, réussit un montage fluide où les articulations deviennent invisibles, tellement elles sont inscrites dans un mouvement que nous admettons immédiatement comme allant de soi et à l’intérieur duquel tous les lieux (du Texas à la Saskatchewan, du Bélize au Mexique) nous semblent être un seul lieu et tous les interlocuteurs semblent participer à une même discussion.

Shifting Baselines a assurément été précédé d’un long travail d’enquête et le choix des intervenants n’est certainement pas accidentel, mais ce que Julien Elie nous propose n’a rien d’un projet didactique où des experts défileraient à la barre pour nous expliquer que la planète va mal. Le choix du cinéaste est tout autre : une forme libre, musicale, qui suppose un public actif, capable de faire les liens, d’associer des images et des sons (très présents et faussement réalistes) pour faire naître des idées stimulantes.

Le vrai dilemme serait-il : vivre sur terre ou coloniser Mars ? La réponse appartient peut-être à l’un des personnages convoqués par le film et qui, célébrant son statut de Terrien, proclame : « This is our spaceship. » Mais, à l’heure où ce vaisseau spatial est dirigé par un entrepreneur véreux et où les milliardaires détruisent la Terre en attendant d’aller inaugurer des forages sur Mars, il est grand temps de réfléchir à l’avenir de notre planète, et le film du Julien Elie nous y incite magnifiquement.


16 octobre 2025