Critiques

Sils Maria

Olivier Assayas

par François Jardon-Gomez

Peut-être faut-il commencer avec la froideur de Sils-Maria, ce village haut perché dans les Alpes suisses? À plus de 1800 mètres d’altitude, surplombant un paysage immense, on voit poindre de l’autre côté du lac Sils le col de la Maloja, qui relie la Suisse à l’Italie. Le col est aussi lié à une superstition locale : le Maloja Snake est une formation nuageuse qui se forme à la sortie du col et plane tranquillement sur le lac et le village à la manière d’un serpent, signe annonciateur de mauvais présages imminents. La thèse de Sils Maria, le plus récent film d’Olivier Assayas, se trouve notamment dans l’idée, très ancienne, de communion avec les éléments de la nature. Cette topique, revalorisée par le romantisme de Germaine de Staël et de Chateaubriand, suppose une réciprocité manifeste entre l’individu et le lieu. La culture d’un pays s’inscrit dans un contexte social et politique, oui, mais également dans un contexte climatique et géographique; autrement dit, le climat explique aussi l’habitat. Que peut-il donc se passer dans ce lieu dont on dit, également, qu’il est là où Nietzsche aurait eu l’idée de l’éternel retour?

Maria Enders, actrice dans la quarantaine, apprend la mort de Wilhelm Melchior – sorte de croisement entre Rainer Werner Fassbinder et Thomas Bernhard –, le réalisateur qui l’a révélée vingt ans plus tôt dans un film intitulé Maloja Snake, adaptation d’une pièce du même nom écrite par Melchior. Maria y interprétait le rôle de Sigrid, jeune femme frondeuse et libérée, qui séduit Helena, une bourgeoise et directrice d’entreprise d’environ vingt ans son aînée. Au faîte de sa carrière, Maria est une grande actrice à la renommée internationale ayant connu le succès tant dans des films sérieux que dans des blockbusters hollywoodiens – « I’ve outgrown acting with wires in front of a green screen », dira-t-elle dès les premières minutes. Courtisée par un jeune metteur en scène qui veut lui faire jouer le rôle d’Helena dans une production londonienne, Maria est confrontée à l’idée de faire face à sa propre vieillesse et mortalité, d’autant plus exacerbée qu’Helena, après avoir été manipulée et rejetée par Sigrid, disparaît en forêt sans laisser de trace. Avec l’aide de son assistante Valentine, Maria prépare le rôle dans la maison abandonnée de Melchior, ce qui constitue le nœud central de ce Sils Maria.

Le film repose sur un incessant jeu de miroirs et de confusion entre le réel et la fiction qui se fait à deux niveaux : d’abord dans le récit, alors que les parallèles et les interpénétrations entre les couples Sigrid/Helena et Valentine/Maria sont construits de manière méthodique. À cette construction au sein de la fiction s’ajoutent divers renvois externes qui alimentent l’aspect métafictionnel de Sils Maria : Juliette Binoche a été révélée (à 19 ans) dans Rendez-vous, un film d’André Téchiné… scénarisé par Assayas. Jo-Ann Ellis, le personnage qu’incarne Chloe Grace Moretz et qui doit donner la réplique à Maria dans la nouvelle mise en scène, est une jeune starlette d’Hollywood qui cherche à se développer une crédibilité artistique après avoir tenu des rôles dans une franchise de films grand public et une reconnaissance pour ses frasques médiatiques… ce qui n’est pas sans évoquer le parcours réel de Kristen Stewart, qui enchaîne les rôles sérieux après son implication dans la série Twilight et la surmédiatisation de sa rupture avec Robert Pattinson. Cette idée du miroir s’exprime d’ailleurs jusque dans le décor imaginé pour la nouvelle mise en scène de Maloja Snake, alors que la scène est remplie d’espaces vitrés figurant des bureaux qui permettent de voir autant que d’être vu, voire de se voir en train de regarder.

On pouvait craindre que le film se perde dans ces jeux de miroir sans pour autant s’appuyer sur une substance réelle. Heureusement, Assayas utilise tous ces éléments au service d’une histoire qui se révèle peu à peu touchante. Avec Sils Maria, le cinéaste médite sur le temps qui passe, sur ce qui reste et ce qui ne reste pas au fil des années, en somme sur la vie qui défile, qui transforme et qui ébranle nos convictions. Il développe également une idée, certes pas neuve, mais admirablement bien travaillée : le contexte qui préside à la rencontre d’une œuvre artistique influence la compréhension qu’on peut en avoir. C’est ce qui fonde l’interprétation que fait Valentine à propos des personnages de Maloja Snake et qui est à la source du conflit interne que vit Maria.

En même temps, Assayas pose un regard dur sur le passage du temps et ses effets, notamment en ce qui concerne le pouvoir de séduction : en témoigne la relation entre Maria et son ancien partenaire de jeu Henryk faite de mépris, de remords et d’animosité ou encore celle qu’elle entretient avec Jo-Ann, à la fois douce, révérencieuse et cruelle. Le montage méthodique de ce film divisé en deux parties et un épilogue, à l’intérieur desquelles se détachent plusieurs séquences marquées par des lents fondus au noir suivis d’ellipses qui montrent un passage du temps aux contours flous, répond notamment à cette réflexion. D’autres pistes de lecture du sens de l’œuvre sont disséminées ici et là, comme cette affiche de Woyzeck – célèbre pièce inachevée de Büchner qui raconte l’inévitable tragédie de la jalousie – placée dans la loge avant que Maria Enders rende son hommage à Melchior.

Mais Sils Maria est d’abord et avant tout un film pour (grandes) actrices. On savait Assayas capable de magnifier des comédiens apparaissant plus grands que nature à l’écran – notamment Maggie Cheung dans Irma Vep et Clean et Edgar Ramirez dans Carlos. Ici, c’est bien sûr Juliette Binoche, déjà dirigée par Assayas dans L’heure d’été en 2008, mais surtout Kristen Stewart qui prouve qu’une fois face à un bon scénario et un réalisateur qui sait y faire, elle peut admirablement tirer son épingle du jeu. Jamais auparavant ne l’a-t-on vue si mystérieuse ou nuancée, tenant tête à une Juliette Binoche plus exubérante et intense alors qu’elle est réservée, intériorisée. Ensemble, elles forment un duo imprévisible, mais qui donne à voir deux facettes d’une même femme (à l’image de Sigrid et Helena).

Par le truchement d’un film sur le cinéma, le théâtre et l’art de l’acteur – égratignant au passage les conventions arbitraires qui régissent tant le cinéma dit « d’auteur » que le cinéma populaire –, Assayas donne surtout à voir une lente méditation sur le temps qui passe et les spectres qui nous habitent, toujours.

 

La bande-annonce de Sils Maria


9 avril 2015