SIRĀT
Óliver Laxe
par Bruno Dequen
Sur fond noir, une phrase nous explique que le Sirāt désigne dans le Coran le pont, plus fin qu’un cheveu et plus tranchant qu’une épée, qui relie l’enfer et le paradis. À cette mise en place ouvertement mystique succèdent des plans rapprochés de mains et de silhouettes au travail en plein désert, occupées à assembler laborieusement un temple d’enceintes. Une fois les branchements effectués, de lourds sons électro envahissent l’espace et une foule bigarrée de ravers entre en transe. Au milieu de cette extase collective en plein air, un père et son jeune fils se remarquent immédiatement. Luis (Sergi López) et Estéban (Bruno Núñez) ne dansent pas, et ne ressemblent pas aux figurants en plein paradis artificiel d’un gentil Mad Max qui les entourent. Fatigué mais l’air résolu, Luis cherche sa fille disparue depuis plusieurs mois et rien ne semble pouvoir l’arrêter, même pas l’arrivée probable d’une « fin du monde » qui va mettre fin abruptement au party avec l’irruption de l’armée. D’entrée de jeu, Óliver Laxe expose la double identité de son ambitieuse fable : d’une part, celle d’une exploration du milieu du rave comme nouvelle forme de religion ; d’autre part, celle d’une aventure pré-apocalyptique qui ne sera pas dénuée de défis et de dangers. Bref, Sirāt est une sorte de Stalker croisé avec Le salaire de la peur, ce qui en fait une œuvre souvent impressionnante, mais ce n’est pas forcément une bonne nouvelle.
Dans une certaine mesure, le projet esthético-mystique de Laxe atteint son apogée dans ses premières minutes. Difficile en effet de ne pas être conquis par les superbes mouvements de caméra fluides qui naviguent entre les corps transportés par la musique de Kangding Ray lors de cette cérémonie d’ouverture entre fiction et documentaire. Alternant habilement entre la majesté du paysage et les plans rapprochés qui font la part belle aux visages en état de transe, Laxe transmet le pouvoir cathartique du rave et le film semble emporté par sa puissance. Le tout pourrait avoir l’air d’une joyeuse soirée de Burning Man organisée par le Cirque du Soleil, mais ce serait faire fi de la fatigue et d’une certaine énergie nihiliste du désespoir que le cinéaste parvient à capter. Si la drogue et la musique permettent de fuir temporairement les contraintes du réel, ce dernier demeure bien présent dans l’usure des corps, en particulier ceux de Tonin (Tonin Janvier) et Bigui (Richard Bellamy), dont les membres amputés leur donnent des allures de survivants de luttes passées. Avec Jade (Jade Oukid), Josh (Joshua Liam Henderson) et Steff (Stefania Gadda), ces interprètes non professionnels issus du milieu du rave incarneront la famille de substitution que Luis va suivre jusqu’aux confins du désert, à la recherche d’une ultime fête dans laquelle sa fille pourrait se trouver.

À partir de là, le film se transforme ni plus ni moins en un road movie initiatique qui se veut d’une redoutable efficacité, et les choses se gâtent en partie. Certes, la maestria technique de Laxe et de son équipe demeure frappante. Qu’il s’agisse des plans à haute vitesse zigzaguant entre les camions qui n’ont rien à envier à George Miller, d’une scène de traversée de rivière qui rappellera en mode mineur mais tout aussi percutant le Friedkin de Sorcerer, ou des plongées vertigineuses sur de dangereux sentiers montagneux, on ne compte plus les moments de virtuosité qui démontrent que Laxe n’a rien à apprendre de la grammaire d’action hollywoodienne. Ajoutons à cela des plans aériens nocturnes qui transforment les phares des camions à flanc de montagne en sous-marins plongeant vers des abysses au rythme d’une musique savamment hypnotisante, et vous aurez compris que le cinéaste n’a pas ménagé sa peine pour impressionner nos pupilles et nos oreilles. Cette démonstration de maîtrise se fait toutefois au détriment d’une ouverture au réel et à l’imprévu qui permettrait de faire de Sirāt autre chose qu’une machine bien huilée. Scénarisé à la seconde près et cadré comme s’il avait été intégralement storyboardé en amont, Sirāt ne respire pas. Or, pour un film qui se veut aussi mystique que politique, ça finit par être discutable.
Dans une certaine mesure, il y a une logique imparable à évoquer l’essence spirituelle du rave sous une forme aussi cadrée. Après tout, les ravers organisent méthodiquement leurs moments de transcendance. On cherche le bon lieu inspirant, on transporte et on branche du matériel sonore, on prend des substances qui aident à se laisser aller… Il s’agit finalement d’un rituel qui n’est pas si éloigné des cérémonies religieuses traditionnelles. S’il transmet adéquatement cette réalité, Laxe ne permet néanmoins pas à ses scènes de transe techno d’atteindre des horizons moins terre-à-terre. En effet, toutes les infrabasses du monde sur fond de beaux paysages ne peuvent rien devant des personnages qui n’incarnent rien d’autre chose que de vagues archétypes prévisibles de famille reconstituée ou endeuillée. Pour transfigurer le réel, il manque à Sirāt l’élément-clé que Tarkovski, l’une des idoles du cinéaste, a pourtant si bien articulé : l’épaisseur du temps et du monde devant la caméra.
Cette absence de réelle densité mystique est accentuée par le fait que, dans le dernier tiers de son film, Laxe abat ses cartes et accumule à un rythme tétanisant – ou risible, selon votre humeur – les effets-chocs qui confirment que ses personnages ne sont finalement que les pions d’un cinéma de la cruauté qui nous manipule à des fins de fable politique conceptuelle. La vision du cinéaste n’est pas inintéressante. Loin d’être naïf, il procède à un jeu de massacre permettant de problématiser la prémisse même de son film. Sans crier gare, il confronte son petit groupe bienveillant, désillusionné mais toujours ancré dans une perspective du monde relativement privilégiée et eurocentrée, à la violente réalité d’un territoire, le Sahara occidental, qui est meurtri par l’histoire. Le récit initiatique sous forme de quête spirituelle devient alors le réveil brutal d’individualistes blancs désabusés (nous) à la réalité des populations opprimées (eux). Dire que Laxe n’y va pas de main morte pour assainir sa morale un peu trop universaliste est un euphémisme. Mais on ne peut pas lui reprocher de manquer de vision. S’il y a beaucoup de choses à admirer, à critiquer et à décortiquer dans ce spectaculaire Sirāt, on ne peut toutefois s’empêcher de penser que le cinéaste nous enfonce ses idées dans la gorge. Le désert est de tous les plans dans Sirāt, mais personne ne l’écoute vraiment.
3 mars 2026



