Critiques

Slaxx

Elza Kephart

par Apolline Caron-Ottavi

Sept ans après l’inclassable Go in the Wilderness, la cinéaste Elza Kephart est de retour avec un long métrage qui est une des belles surprises de l’automne : du cinéma de genre comme on voit encore trop peu au Québec, navigant habilement entre l’horreur et la comédie pour mieux souligner les paradoxes de notre époque et de notre société. Le tout s’inscrivant avec brio dans le sous-genre des objets meurtriers : après les souliers (The Red Shoes de Powell et Pressburger), les véhicules (Christine de John Carpenter et Maximum Overdrive de Stephen King), l’ascenseur (De Lift de Dick Maas) ou encore le pneu (Rubber de Quentin Dupieux), voici une paire de pantalons tueuse qui trouve ici son identité bien à elle.

On y suit une jeune fille un peu timide qui vient tout juste d’être embauchée comme vendeuse dans une boutique de la marque CCC. Sa motivation à travailler pour cette compagnie qui se proclame aussi éthique que branchée compense les couleuvres que lui font avaler ses nouveaux collègues et supérieurs blasés ou snobs. La pression est à son comble : tout doit être prêt pour le lancement d’une gamme de jeans dernier cri le lendemain matin. Le magasin est sous le sceau du secret et littéralement verrouillé par un dispositif automatique. Pas question de bousculer les préparatifs, bien qu’on s’aperçoive que les employés disparaissent un à un…

Slaxx n’a pas la prétention d’être plus ambitieux qu’un petit film de genre parfois brossé à gros traits, mais il s’y applique avec toute l’intelligence du bon cinéma de genre : loin du simple divertissement gratuit, l’horreur et l’humour sont ici l’occasion de tenir un propos critique tout en étant ludique. Côté horreur, on ne vous en dévoilera pas trop, mais Kephart fait preuve de maîtrise en matière de suspense et d’une belle inventivité dans le domaine des meurtres farfelus. Côté comédie, second degré et dérision sont lancés à plein régime, de façon d’autant plus intéressante que la résolution de l’intrigue et la scène finale sont particulièrement sombres. Le vêtement ne tue pas pour rien, et le jeu de massacre grotesque se révélera être une vengeance glaçante.

Le microcosme de la boutique CCC, avec ses employés représentatifs de la diversité et ses belles publicités éthiques et inclusives, fait l’objet d’une satire jubilatoire, révélant avec finesse les travers du politiquement correct. Non pas que la cinéaste minimise ces enjeux, bien au contraire (elle-même met en scène des personnages rafraîchissants trop rarement montrés à l’écran), mais elle dénonce de façon acerbe la façon dont de grandes corporations aux principes néolibéraux douteux (exploitation, domination, consumérisme et on en passe) détournent de façon hypocrite les préoccupations humaniste et écologique en affichant une culture « woke » ou une éthique industrielle de façade.

C’est plus généralement le culte de la société de consommation et le narcissisme contemporain qui sont ici passés au crible. L’un des passages les plus réjouissants du film est celui de la visite d’une « influenceuse » diva et insupportable, dont on a bien sûr hâte de voir comment le pantalon va se débarrasser. Si le film gagne en efficacité en usant des traits de la caricature, cela ne l’empêche pas de renvoyer à tout un chacun ses propres paradoxes. Après tout, même les plus indignés et les plus conscientisés d’entre nous à l’échelle locale ne font-ils pas partie d’un système d’oppression plus large, à l’échelle mondiale, sur lequel ils ferment souvent les yeux au nom de leur confort ? Si Elza Kephart soulève ainsi des questions complexes, elle évite toutefois d’avoir la prétention d’y répondre ou d’emprunter une position sentencieuse. Mais elle connaît bien son cinéma d’horreur : les monstres les plus dangereux ne sont en général pas ceux qu’on croit. Et les consommateurs, du fait de leurs objectifs futiles et de leurs réflexes de masse, finissent par devenir bien plus terrifiants qu’une paire de jeans…

Réalisé avec un petit budget mais beaucoup d’idées, Slaxx est en quelque sorte lui-même un film « responsable ». Elza Kephart, qui est par ailleurs une des fondatrices de la branche québécoise du mouvement écologiste Extinction Rébellion, s’interroge à n’en pas douter sur son rôle en tant que réalisatrice. Comment faire rire, comment faire peur, comment faire du cinéma dans l’état actuel du monde ? Elle répond à sa façon, avec malice, en signant ce qui est peut-être l’une des premières comédies horrifiques activistes du « monde d’après ».


11 septembre 2020