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Critiques

SOUND OF FALLING

Mascha Schilinski

par Elijah Baron

Chez Mascha Schilinski, ce qui compte, c’est bien la chute, pas l’atterrissage. Cette sensation de vertige temporel qui nous prend lorsqu’on croit se reconnaître sur une photographie d’avant notre naissance. Lorsqu’un visage, sur le papier jauni, nous renvoie un regard à la fois familier et autre. D’où ce sentiment abyssal que notre mal-être privé prolonge en secret quelque chose de celles et ceux qui nous ont précédés – parfois dans les mêmes murs, les mêmes paysages. Révélant un tel entrelacement séculaire de rêves et de traumatismes enfouis, Sound of Falling flotte en fantôme parmi plusieurs générations de filles et de femmes, sans jamais quitter une ferme isolée du nord-est de l’Allemagne, bordée d’un champ de blé et d’une rivière qui finira par scinder le pays. Tantôt, on entrevoit à travers les yeux de Alma (Hanna Heckt) la mutilation de son frère, au début d’une grande guerre ; tantôt, à la fin d’une autre, on assiste au choix désespéré de Erika (Lea Drinda) face à l’approche de l’armée ennemie ; tantôt, on apprend aux côtés de sa famille la disparition de Angelika (Lena Urzendowsky), peut-être passée à l’Ouest ; tantôt encore, on se pose dans l’herbe avec Lenka (Laeni Geiseler), qui trouve, dans une chanson écoutée sur son iPhone, un canal pour une douleur qu’elle commence à nommer.

Le tout dans une bouleversante achronie. Les époques, sans être explicitement nommées, s’alternent et se répondent, portées par les aléas d’une mémoire émotionnelle. On comprend, peut-être au prix d’un second visionnement, que les quatre périodes représentées correspondent aux années 1910, 1940, 1980 et 2020. Or, même lorsque le film invoque au passage des événements historiques marquants, c’est moins pour reconstruire une histoire allemande du vingtième siècle que pour rendre perceptibles des expériences – avant tout féminines – restées dans les angles morts du récit collectif, et restituées ici dans leur vibration la plus intime. Certaines d’entre elles, comme la vague de suicides de Demmin, survenue en mai 1945, sont aujourd’hui connues ; d’autres, comme ces interventions médicales imposées aux domestiques dans le but de tenir leurs employeurs masculins « hors de danger », le sont nettement moins. Aussi puissantes soient ces évocations, Sound of Falling aurait pu se limiter à une accumulation pathétique de violences, si ce n’était de sa poésie spectrale, habitée par une esthétique du flou qui dissout les traumatismes dans une matière sensible, presque hallucinée. Ressentie plutôt qu’exhibée, la texture du réel, rendue avec une attention étonnante au détail historique et régional, se heurte ainsi sans cesse aux limites du visible et du représentable.

femme des années 1940-50 se regarde dans un miroir

Un arbre qui tombe, fait-il du bruit si personne n’est là pour l’entendre ? Le titre anglais, en écho à cette énigme, ouvre sur une dimension sonore faite de grondements, de glissements et de décalages déréalisants, tandis que le titre original allemand – « Fixer le soleil » – suggère une expérience dont la force d’illumination demeure profondément éprouvante, voire autodestructrice. Si les deux formules traduisent chacune une tension constitutive du film, la seconde renvoie directement à la question centrale du regard, tout en illustrant une atmosphère hantée par un curieux manque de démarcation entre élan vital et pulsion de mort. Figées par des regards caméra empreints d’ombre, les actions ou pensées clandestines dont se construit la narration mosaïquée sont plusieurs fois mises en contraste avec des séances de photographie de famille d’une tragique artificialité. Qu’il s’agisse de daguerréotypes ou de photographies instantanées, ces images frappent non seulement par ce qu’elles ne peuvent raconter, mais aussi par ce qu’elles s’efforcent de raconter autrement : tout comme le suicide d’une jeune femme peut être requalifié en accident de travail, son corps peut être disposé, paupières cousues pour rester ouvertes, dans un ultime portrait post-mortem comme on en faisait encore au début du siècle dernier. La présence du flou révèle alors une forme de résistance et de dissociation, s’inscrivant simultanément dans une approche qui, malgré ses aspects fantomatiques, reste ancrée dans la matérialité du lieu et la mémoire des corps qui l’ont traversé.

Souvent proche du cauchemar, Sound of Falling observe, avec une anxiété rétrospective, la récurrence de tics et de schémas de comportement dévastateurs à travers le temps, mais ne répond qu’en partie à une logique de puzzle. Les liens exacts qu’entretiennent les personnages, dont certains sont présents dans plus d’une époque, importent moins que le dense et mystérieux réseau de motifs qui se dégage de leurs impressions d’outre-tombe. Thématiquement, on se trouve quelque part entre le traitement démythologisé de la campagne allemande du Ruban blanc (Michael Haneke, 2009) et la sombre mélancolie adolescente de The Virgin Suicides (Sofia Coppola, 1999) ; toutefois, c’est plutôt à Andreï Tarkovski ou à Terrence Malick qu’il faudrait penser pour rendre compte de la singularité du langage cinématographique que Schilinski élabore dans ce deuxième long métrage, visionnaire comme le sont rarement les œuvres initiales. Traversant des zones particulièrement douloureuses, dont l’inceste et le suicide, avec un sens mystique de la fatalité et une empathie intense, la cinéaste allemande nous montre la peur dans une poignée de poussière et fait surgir, sur un carré de terre, un univers de résonances partagées. Ses héroïnes cherchent de diverses façons à remettre à l’endroit ce monde qui leur inspire un désir de fuite ou de mort, et finalement Angelika semble y parvenir. En équilibre sur ses mains, appuyée contre un arbre, elle suit des yeux son abuseur, tête en bas, et s’explique ainsi les choses : « Il suffit de décider que le mal est en fait le bien. » Et soudain, chaque chute se mue en élévation.


30 janvier 2026