Critiques

Souterrain

Sophie Dupuis

par Bruno Dequen

Dès ses premiers plans, le second long métrage de Sophie Dupuis nous plonge dans une situation de crise au cœur d’une mine avec une intensité rare dans le cinéma québécois. Les corps bougent dans tous les sens, les regards sont tendus derrière les masques d’oxygène, l’obscurité empêche de bien voir la situation, la panique s’empare d’un des mineurs lors de l’opération de sauvetage. Un montage frénétique de gros plans dramatiques accompagné d’une musique fondée sur des percussions assourdissantes installe d’emblée une tension palpable et une atmosphère anxiogène qu’accentuent un effet de désorientation permanent et un travail remarquable sur la lumière de Mathieu Laverdière. Suggérant en arrière-plan l’existence de tensions internes au sein du groupe, cette introduction in medias res réussit à instaurer une vision de cinéma de sensation. Tout comme pour la mise en scène de Christopher Nolan, on peut éventuellement reprocher la lourdeur des effets, mais l’efficacité dans l’instant est indéniable. Bref, on ressent physiquement l’adrénaline qu’éprouve l’équipe de mineurs, et le film nous incite à participer activement à sa construction.

Après cette introduction en forme de coup de poing, on se prend alors à espérer l’arrivée d’une nouvelle forme de cinéma québécois. Un cinéma qui n’aurait plus peur de jouer sans complexe la carte du suspense d’action, un genre clairement sous-représenté au sein de la cinématographie locale. Dans le cas de Sophie Dupuis, la proposition semble d’autant plus prometteuse qu’elle vient elle-même de Val-d’Or et connaît en partie le milieu minier qu’elle cherche à représenter, ses parents y ayant travaillé. Bénéficiant d’une large distribution, le film suggère d’emblée une incursion rare au sein d’une dynamique de groupe, dans un milieu hors norme, les mineurs vivant en autarcie lors de leurs périodes de travail. Cette impression se confirme avec la première scène suivant le prologue. Une soirée ordinaire dans la salle de jeux des mineurs, quelques semaines avant la crise du début. La caméra papillonne habilement entre les multiples travailleurs et travailleuses, captant sur le vif les bravades, les rigolades, les malaises, la hiérarchie sous-jacente entre générations et la camaraderie entre de multiples personnages qui, lorsqu’ils sont à la mine, forment une véritable famille. Seul Mario (James Hyndman) semble vouloir demeurer à l’extérieur du groupe. Normal, se dit-on, puisque son allure foncièrement cérébrale (il s’agit tout de même de James Hyndman) l’isole d’emblée de l’ambiance gentiment puérile qui règne. Bref, jusqu’ici tout va bien, comme disait Kassovitz.

Malheureusement, cette introduction est trompeuse. Dès le retour en ville, le film abandonne la plupart des personnages pour se concentrer sur Maxime (Joakim Robillard), homme-enfant au torse ridiculement bombé, qui peine à gérer ses innombrables difficultés personnelles. Le suspense et le récit de groupe disparaissent brutalement pour laisser place à un sempiternel drame social sur la masculinité québécoise qui ne recule devant aucune lourdeur scénaristique. Car, soyons clair, Maxime ne va vraiment, vraiment pas bien. Il ne se contente pas de bomber le torse pour masquer ses insécurités. Oh que non ! Il doit gérer le sentiment de culpabilité qui l’habite depuis qu’il a gravement handicapé son meilleur ami Julien (Théodore Pellerin, encore excellent). Il doit apprendre à ne plus boire pour calmer ses émotions. Il doit tenter d’accepter le fait que sa blonde ne puisse pas avoir d’enfants et envisager l’adoption comme une belle aventure et non une preuve de son impuissance. Et comme si cela ne suffisait pas, il doit également subir la colère sourde de Mario qui, évidemment, est le père effondré de Julien. Mario qui, après une soirée de grosse bière devant une machine Loto-Québec, va développer des pensées suicidaires. Et Souterrain, devant nos yeux, de se transformer du suspense espéré en téléroman mélodramatique à la sauce bien de chez nous sur les hommes en détresse.

Cette transformation du film en « étude de la masculinité » n’est pas nécessairement une mauvaise idée en soi, particulièrement dans le contexte actuel qui rappelle tristement le comportement toxique de trop nombreux hommes. Si Souterrain peine à convaincre, c’est avant tout le résultat d’un scénario trop écrit qui accumule les scènes dramatiques avec la subtilité d’un marteau-piqueur. Pas une seule émotion qui ne sera exprimée directement à travers les dialogues, pas une seule zone d’ombre qui puisse nécessiter une part d’interprétation de notre part. Or, les travers d’une écriture si explicative et surdramatisée – déjà présente dans Chien de garde – sont d’autant plus visibles que le film prend justement les allures du réalisme social. Si le film était demeuré ancré dans le domaine du suspense, l’enjeu aurait été tout autre, puisque ce genre repose sur une vision de cinéma où la caractérisation parfois un peu littérale des personnages est secondaire par rapport aux rebondissements. Un cinéma de mise en scène qui mise avant tout sur la puissance des plans et du montage et qui ne prétend pas être un reflet artificiellement documentaire de la réalité.

Dans les scènes à l’intérieur de la mine, Sophie Dupuis exploite efficacement cette approche, à l’image de courtes scènes entre les personnages interprétés par Guillaume Cyr et Catherine Trudeau. En quelques regards et peu de mots, dans le feu de l’action, c’est toute une relation de travail et d’amitié fondée sur le respect et la solidarité qui nous est suggérée, sans que l’on nous explique en détail l’historique de cette relation. C’est la démonstration d’une écriture suggestive aux antipodes de l’exposé didactique qui compose malheureusement la majeure partie du film. C’est un regard qui nous fait confiance et ne cherche pas à nous exposer sa propre vision sociologique du réel, fondée sur un déterminisme social exploité à des fins dramatiques. Si Souterrain déçoit, c’est justement parce qu’il y a ces fulgurances cinématographiques qui font d’autant plus regretter que le film s’enfonce dans une démarche scénaristique aussi peu subtile que convenue qui, à l’image du pauvre Maxime, en fait trop et n’écoute pas les autres.


4 juin 2021