Critiques

Spider-Man: Into the Spider-Verse

Bob Persichetti, Peter Ramsey, Rodney Rothman

par Ariel Esteban Cayer

Ce film invite l’enthousiasme, peut-être même l’hyperbole. Car Spider-Man: Into the Spider-Verse, une réalisation à six mains de Bob Perschietti, Peter Ramsay et Rodney Rothman, est avant tout un film immensément généreux : coloré, dynamique, hilarant et riche de ses personnages (on parle tout de même de six personnes de la gent araignée pour le prix d’une !). Surtout, il s’agit d’un film qui répond à une question qu’on n’osait même plus se poser : comment, face à l’ubiquité mercantile d’un genre qui s’essouffle, mais persiste (et domine toujours la sphère culturelle populaire), comment, effectivement, peut-on encore penser le cinéma de superhéros ?

Suite au ton réflexif qui faisait déjà le succès de Cloudy with a Chance of Meatballs (2009) et The Lego Movie (2014) – deux films commerciaux à double tranchant, inscrivant déjà les enjeux de la consommation au centre de leurs récits –, le coscénariste Phil Lord propose ici un pari tout simple : adapter la bande dessinée américaine en tenant compte de la qualité sérielle et répétitive du médium (et, par conséquent, de son adaptation cinématographique). Film « méta », il va sans dire, Spider-Verse annonce d’emblée sa nature redondante, voire même l’inutilité d’une démarche qu’il faudra subvertir. « Let’s do this one last time » énonce par exemple Spider-Man, qui s’affaire à retracer, non sans humour et ironie, les faits saillants d’une biographie de héros que le public ne connaît que trop bien – suite, doit-on le rappeler, à trois films de Sam Raimi, deux de Marc Webb, puis ceux, plutôt anonymes, des studios Marvel… en plus des séries animées, et à peu près 800 fascicules d’Amazing Spider-Man (sans compter toutes ses variations adjectivales)…

Perschietti et compagnie puisent ailleurs et le cœur battant de Spider-Verse se révèle être Miles Morales (Shameik Moore), jeune Spider-Man alternatif créé en 2001 dans les pages d’Ultimate Fallout par le scénariste Brian Michael Bendis et l’illustratrice Sara Pichelli, tous deux désireux d’un héros reflétant le New York d’aujourd’hui. Ce n’est pas gâcher de punch que de dire que l’adolescent d’origine latino et afro-américaine, fan de Chance the Rapper et de BD (à en juger par la décoration de sa chambre), revêt bientôt le costume. Cependant, il ne sera jamais question ici de son unicité en tant que héros, mais plutôt du flambeau que représente cet héroïsme dans un univers d’infinies possibilités : autant de personnages vers qui le passer, représentant tour à tour la réalité multiple dans laquelle nous vivons. Preuve à l’appui : suite à une faille dans le continuum spatio-temporel se joignent à lui l’« original » Peter B. Parker (Jake Johnson), Spider-Gwen (Hailee Steinfeild), un Spider-Man version « film noir » (Nicolas Cage), le Looney Toons-esque Spider-Jambon (John Mulaney) et Peni Parker, une version manga du personnage (Kimiko Glenn) créée par l’Américain Gerard Way en hommage aux séries japonaises. Il sera ici moins question de sauver le monde, que de restituer chaque personnage à sa dimension, à son récit – ce « one last time » originel devenant cinq, puis six variations sur une même origin story : autant d’échos déboîtant le héros de son modèle normatif, et ce pour le grand bien du genre.

Au-delà de ce scénario loufoque, c’est l’armée d’animateurs des studios Sony qui confère à Into the Spider-Verse sa pertinence : une facture visuelle inspirée à la fois du travail des artistes contemporains du comic book (qu’il s’agisse de Pichelli ou, encore de Robbi Rodriguez, dessinateur et cocréateur de Spider-Gwen dans sa version dessinée) et des techniques digitales de l’animation contemporaine, allant bien au-delà d’un montage traditionnel en incorporant plusieurs procédés propres à l’image dessinée. Se chevauchent ainsi « Kirby Dots » (ces pointillés d’encre noire dont Jack Kirby fut le pionnier), bulles de dialogues et cases de narration de toutes sortes ; transitions dynamiques et mise en scène spatialement incongrue, en plus de trames d’impression constamment visibles à l’écran, tel un « grain » unique au dessin, tout comme ces lignes de fuite ou ces couleurs fluides et mouvantes qui ponctuent librement l’action d’une scène à l’autre. À cet égard, Spider-Verse n’a d’égal dans la sphère populaire que le Speed Racer (2008) des Wachowski, un film qui intégrait déjà les codes de l’anime à la mise en scène d’images de synthèse sur fond vert. Voici donc moins un film simplement animé qu’une bande dessinée proprement mise en mouvement, amenant le cinéma ailleurs.

Avant tout chose, Spider-Verse a le mérite d’aborder l’époque de front, sans décalage aucun : d’explorer son paysage médiatique, son foisonnement de formes et l’importance discursive de la culture populaire ; de prendre en compte ses contradictions, sa vitesse et – surtout – le vertige immense qui en découle. Puis, de transformer cette sensation en véritable démarche : en cinéma de mouvement amalgamant styles et références en un flux ininterrompu d’idées qui, à défaut d’être tout à fait neuves, s’avèrent savamment recyclées et continuellement déconstruites. Face à ce divertissement de l’hyper-contemporanéité, le cynique dira évidemment que le but est de vendre plus de comics ou de produits Sony (oui, bien sûr)… mais n’est-ce pas la marque de l’époque que d’être tout et son contraire ? Face à autant d’audace, on préfère ici se réjouir : la figure du superhéros n’est finalement plus unidimensionnelle ou unidirectionnelle. La voici libre d’aller désormais où bon lui semble et d’appartenir à qui que ce soit.


24 décembre 2018
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