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Critiques

SPLIT

Iris Brey

par Anne-Sophie Gravel

L’autrice Iris Brey passe de la théorie à la pratique en signant, avec la minisérie de fiction Split (2023), sa toute première réalisation. Les cinq épisodes de vingt minutes suivent la relation amoureuse entre une cascadeuse de cinéma et l’actrice dont elle est la doublure. Irrémédiablement attirée par la comédienne Ève Callac (la musicienne et actrice Jehnny Beth), Anna (Alma Jodorowsky) – en couple depuis plusieurs années avec Natan (Ralph Amoussou), avec qui elle tente de concevoir un enfant – remet en question l’avenir sentimental qui lui semblait tracé d’avance. La série devient le prétexte pour une exploration de l’hétérosexualité hors des sentiers battus. Il ne faut pas imaginer pour autant que l’éclatement du projet de couple hétéronormatif suscite, dans Split, une surenchère de scènes mélodramatiques. Au contraire, le chemin sur lequel se lance la protagoniste permet une réécriture tout en douceur des scripts sexuels traditionnels pour remodeler la famille nucléaire en une famille choisie où convergent et coexistent divers types d’amour.

Le contexte de la série prenant la forme d’une incursion dans les rouages du cinéma, Split propose d’entrée de jeu plusieurs mises en abyme et bris du quatrième mur, comme divers regards lancés à la caméra. Sur le plateau de tournage où travaillent Ève et Anna, c’est aussi un film biographique sur l’actrice française Musidora qui est en préparation. L’équipe de production fictive mène donc, en filigrane avec la démarche d’Iris Brey, sa propre réflexion au sujet des biais de genre dans l’industrie. Des critiques au sujet de la place des femmes devant et derrière la caméra dans l’industrie cinématographique sont donc brodées de manière organique à même la narration de Split. La nature du métier d’Anna permet aussi de souligner l’importance des coordonnatrices d’intimité sur les plateaux de tournage, une idée qui a le potentiel de démystifier ce nouveau métier du cinéma. En plus de réaliser diverses cascades et acrobaties, Anna est en effet aussi chargée de remplacer l’actrice Ève lors des scènes de violences sexuelles, afin non seulement de la protéger d’attouchements non préalablement chorégraphiés, mais également de prévenir le réveil des blessures traumatiques que porte Ève.

deux femmes s'enlacent tendrement

Le choix d’employer en vaste majorité des éclairages naturels et des caméras portées à l’épaule dans Splitconfère à la série un caractère intimiste et dépouillé. À plusieurs moments, même en maîtrisant l’univers intellectuel, théorique et militant d’Iris Brey, on peine toutefois à voir en quoi certains effets de caméra ne reconduisent pas le traditionnel regard masculin désirant qu’a pourtant dénoncé maintes fois la réalisatrice. C’est le cas, par exemple, lors de contemplation en travellings rapprochés des corps féminins, ou avec la tendance curieuse à positionner la caméra en retrait lors des premières démonstrations de tendresse et de désir entre Ève et Anna. Placée au loin dans la végétation des espaces déserts où se retirent les deux protagonistes pour s’avouer leur attirance mutuelle, la caméra impose souvent à l’auditoire de s’incarner en ce même regard voyeur qui a souvent servi à objectifier les personnages féminins dans l’histoire du cinéma. Néanmoins, la grande attention portée à l’ambiance sonore et au mixage dans Split, particulièrement lors des scènes de rapports intimes, contrebalance cet effet de prise de vue et parvient à transmettre de manière originale et complexe la subjectivité des deux femmes. Les sons de respiration ou le clapotement de fluides corporels prennent par exemple le pas sur les images tandis qu’Anna et Ève se caressent, Brey tirant habilement profit de l’environnement auditif pour démultiplier la sollicitation des sens.

Le nombre restreint d’épisodes et leur courte durée laissent néanmoins peu de temps au développement des personnages, ce qui constitue peut-être la plus grande faiblesse de la série. Ils et elles s’en retrouvent souvent réduits à « la meilleure amie », « la réalisatrice », « le conjoint », « l’amante », ce qui fait qu’il est parfois plus difficile de s’attacher aux personnages ou de ressentir avec eux les moments plus émouvants. Par exemple, la scène où Natan, pendant un discours de commémoration funéraire, annonce à Anna qu’il continuera de l’aimer malgré sa relation avec Ève, se veut probablement l’une des plus touchantes de la série. Elle tombe toutefois un peu à plat, le personnage de Natan et l’affection que lui porte Anna n’ayant été que très peu dépliés. Par ailleurs, même s’il s’agit d’une bonne idée de départ, le choix d’inclure une (sur)abondance de plans en split screen pour symboliser la pluralité des états de rupture traversés par les protagonistes est plus ou moins réussi selon les scènes. Il aurait sans doute fallu utiliser ces plans avec davantage de parcimonie pour éviter d’en diluer l’effet.

Cela dit, l’un des points les plus forts de la série demeure une intégration de nombre d’enjeux féministes qui sait éviter le didactisme. C’est le cas, par exemple, d’une mise en scène exploratoire de la notion de consentement. Les deux amoureuses se demandent tout naturellement si elles peuvent embrasser ou caresser l’autre, sans que cela semble plaqué ou fracture le rythme de leurs relations sexuelles. De même, la représentation des interruptions de grossesse dans Split est aussi une belle trouvaille qui permet d’interroger le désir de maternité : les deux meilleures amies Anna et Paola (Pauline Chalamet), qui rêvaient d’être enceintes en même temps, vivent simultanément un avortement et une fausse-couche, mais s’accompagnent sans ressentiment dans cette situation dichotomique. La scène où Paola décrit son curetage est d’ailleurs l’un des passages les plus mémorables et bouleversants de la série en entier. Les yeux rivés vers la caméra et le visage impassible, Paola narre les étapes de l’intervention médicale en surimpression avec les lignes de la route qui défilent sur le chemin du retour. Cette fois, l’effet split, plus organique, est réussi et démontre avec brio l’état de dissociation que traverse Paola. Le bilan est donc somme toute positif pour cette première série d’Iris Brey, dont il nous tarde de découvrir les prochaines explorations à titre de réalisatrice.


1 juillet 2025