Critiques

SUR L’ADAMANT

Nicolas Philibert

par Gérard Grugeau

En 1996, dans La moindre des choses, Nicolas Philibert investissait la clinique La Borde, un établissement de la campagne française dédié aux personnes atteintes de troubles mentaux qui favorise une approche plus humaine de la psychiatrie. Le nom de Fernand Deligny était associé à ce lieu de résistance. On ne s’étonnera donc guère de trouver une citation du célèbre éducateur français (et cinéaste) en ouverture de Sur l’Adamant, le deuxième volet d’un triptyque que le documentariste du Pays des sourds (1992) entend consacrer à la maladie mentale.  Et surtout, n’oubliez pas les trous. S’il n’y a pas de trous, où voulez-vous que les images se posent ? Par où voulez-vous qu’elles arrivent ? nous dit-on avec l’humilité de ceux qui cherchent à créer du lien et du commun. Il est vrai que, symboliquement, les trous ne manquent pas à bord de l’Adamant, cette péniche amarrée en plein Paris sur les quais de Seine qui tient lieu de centre de jour pour psychiatrisés. Et comme le vide appelle le plein, la vie – aussi chaotique soit-elle – ne demande qu’à s’engouffrer par ces brèches que la caméra apprivoise au contact de ces êtres socialement marginalisés qui nous sont révélés dans leur façon unique d’être au monde.

Il y a d’abord les trous dans l’architecture même de ce lieu flottant ouvert sur la Cité, avec ces volets de bois s’entrebâillant tous les matins comme des yeux qui se dessillent. Ensuite, il y a la méthode Philibert, affirmée mais non directive, qui a toujours privilégié une mise en scène faite de béances pour mieux se fondre dans le présent et accueillir « la surprise de la rencontre ». Et enfin et surtout, il y a ici les trous dans la tête de tous ces individus en souffrance qui se confient au cinéaste et se disent le plus souvent cabossés par la vie. Comme François, qui fait une entrée fracassante dans le film en interprétant le tube de Téléphone, « La bombe humaine », bouleversante manifestation d’une détresse intérieure en quête d’exutoire. De tous ces trous en attente des images du cinéma, Nicolas Philibert fait un objet de réflexion pétri d’humanité où le réel et l’imaginaire, le documentaire et la fiction se rencontrent pour interroger l’univers de la folie et remettre en perspective le regard que nous portons sur lui.

Telle une arche protégeant ses occupants des rugosités du monde, l’Adamant est un lieu de vie alternatif qui, à l’instar des ondes mouvantes à la surface de la Seine, brouille tous les repères pour offrir un cocon émancipateur où patients et intervenants se côtoient sans hiérarchie afin de créer un terrain d’inclusion propice au changement et raviver le sens de la collectivité. Au fil des témoignages et des activités en commun qui prennent la forme d’ateliers liés à l’expression artistique (cinéma, dessin, peinture, danse, musique, couture, cuisine) ou à l’apprentissage de la cogestion (organisation de réunions, tenue de la comptabilité ou du bar), les images se posent sur des petits moments miraculeux où l’agitation psychique des patients se voit déportée de leur mal de vivre vers l’expérience de la vie en commun, l’ouverture à l’autre et le sens du collectif. Il y a là toute une approche qui rappelle certains aspects des belles années de l’antipsychiatrie. Et qui permet de renverser notre système de valeurs, de décentrer et recadrer nos perceptions et, donc, de nous réapprendre à regarder.

une femme montre une peinture qu'elle est en train de faire

Mais les images arrivent aussi à l’occasion d’instants prélevés sur le réel qui mettent en valeur la poésie du langage et des êtres, celle des minuscules inflexions du quotidien qui échappent à la camisole de force des idées reçues et fleurissent au gré de la parole ou dans les interstices, les trous du silence, laissant entrevoir des réalités parallèles. « Faire des images sauvages », comme le souligne un des patients citant le photographe Robert Doisneau : voilà ce que cherche le cinéaste en se risquant de l’autre côté des choses, en quête de paysages inconnus et de trésors enfouis, sans s’illusionner pour autant sur la toute-puissance du voir. Le film au montage avance ainsi par blocs, isolant parfois les visages inquiets ou pensifs, captant aussi bien l’humour décalé des uns que la sombre mélancolie des autres, l’image se refermant parfois sur des noirs avant d’ouvrir sur d’autres matins au son du café qui bout alors que le centre s’éveille. Car Sur l’Adamant est aussi un film sur le temps où les voix et les bruits de la vie quotidienne participent d’un partage du sensible finement observé par Philibert, qui est avant tout un homme de l’écoute.

Ce qui émeut ici, c’est la liberté avec laquelle plusieurs patients hallucinent le monde entre des parenthèses de profonde lucidité, révélant au passage l’extrême porosité de ces êtres exposés à la brutalité normative d’un monde qui nie leur singularité. Lucidité de Muriel qui cherche à « élucider le mystère de la folie » et se rêve tout à coup en mante religieuse inquiétante. Sensibilité exacerbée de Catherine qui veut faire bouger les corps en proposant un atelier de danse, mais qui ne se sent pas entendue dans son cri du cœur. Interventions éloquentes de Pascal, homme de grande culture, qui délire la peinture de Van Gogh et le cinéma de Wenders (Paris, Texas) afin de pouvoir vivre plusieurs destinées et échapper ainsi à un lourd karma familial et sentimental. Comme quoi la folie pleine de trous, c’est aussi sauve qui peut, la vie !

Prenant en charge tous ces parcours qui deviennent à l’écran un champ d’interrogations sans cesse surprenant oscillant entre le visible et l’invisible, la violence rentrée et l’apprentissage du vivre-ensemble, le cinéma de Philibert ressort de ce voyage en totale adéquation avec le lieu : un lieu du désir et de l’échange qui se réinvente au jour le jour, sculptant un temps suspendu en marge du temps. Comme Être ou avoir(2002) qui ouvrait sur des scènes de nature avant de nous faire découvrir l’univers feutré et protecteur de la classe, Sur l’Adamant se clôt sur un paysage de neige, nous laissant certes transi dans la froidure de l’hiver mais le cœur rasséréné, la caméra ayant déposé en nous les images justes d’un havre de paix rempli de chaleur, flottant au vent des utopies, loin des espaces hospitaliers sous-financés et laissés à l’abandon par les pouvoirs publics.

 


1 Décembre 2023